L’été est là, celui qu’on attendait tant, la saison heureuse des vacances. Certes. Sauf que les livres, expos et autres rendez-vous du grand reportage, eux, ne prennent pas forcément la route de Saint-Paul de Vence. Ils sont là, bien là et vous tendent la main. Tiens, mais au fait, que faites-vous le 29 juin à 19h ? Pas d’idée ? Parfait : vous regarderez le 19 /20 de France 2 ! A moins qu’ Hervé Ghesquière et Stéphane Taponier ne soient libérés d’ici là, la chaîne leur consacre une émission spéciale… à bon entendeur, Salut.

Bonne lecture à vous,

Aurélie Taupin

Livres

Entre deux mondes

Le 6 janvier 2010, l’écrivain Dany Laferrière s’envole de sa ville d’adoption, Montréal, pour retrouver sa terre natale le temps d’un festival littéraire. Il est heureux de ce rendez-vous : une belle occasion pour revoir ses amis, les poètes et auteurs haïtiens, mais aussi sa mère et une partie de sa famille. Il est heureux, oui. Sa ville, Port-au-Prince, commence à revivre et à s’épanouir après d’interminables années de dictatures, de coups d’Etat militaires, de cyclones dévastateurs et d’insécurité chronique. La peur a laissé place au rire le soir dans les rues et même, à l’en croire, à un goût de bonheur. Il a acheté des mangues, a retrouvé son ami Rodney Saint-Eloi… sa joie ne sera qu’éphémère. Le 12 janvier à 16h53 la terre se soulève comme un drap qu’on agite. Tour à tour, elle plie et détruit, engloutit ou épargne, puis s’immobilise et menace encore. Aussi imprévisible qu’aveugle.

Dany Laferrière consigne sur le vif chacune de ses impressions, chacune de ses réflexions dans le carnet qu’il conserve toujours avec lui. Qu’est-ce que le combat ? Refuser le fatalisme peut-être. Se laver pour repousser l’horreur, partager ses vivres et se réjouir de chaque vie sauvée. Entre le monde des morts et celui des vivants, puissants et miséreux se redécouvrent, soudain sur pied d’égalité dans leur détresse comme dans leur courage. De ce chaos, que naîtra-t-il alors ? Une nouvelle dynamique ? L’écrivain s’interroge et déjà espère.

Plus que le récit d’une catastrophe humanitaire sans précédent, le prix Goncourt 2009 salue le courage d’un peuple qui a su rester digne face à l’indescriptible. Un hommage fort, dans une langue mêlant puissance, douleur et tendresse. Exceptionnel – à l’image du grand homme.

Dany Laferrière, « Tout bouge autour de moi », Ed. Mémoire d’encrier, coll. Chronique, mars 2010. A découvrir aussi, « Haïti parmi les vivants », ouvrage collectif publié par Actes sud et Le Point, vendu au profit de la reconstruction culturelle et éducative en Haïti, mai 2010, 15€.

..

Une histoire claire dans une guerre trouble

La polémique provoquée par la présentation du dernier film de Rachid Bouchareb, « Hors la loi », et plus récemment la mort du Général Bigeard le 18 juin 2010 à 94 ans invite à ré-ouvrir une page de l’histoire tout aussi douloureuse que trop silencieuse. « Algérienne », le récit de la résistante Louisette Iguilahriz recueilli fin 2000 par la grand reporter Anne Nivat semble, dans ce contexte, une lecture indiquée. Digne et dépourvu de haine, il offre un regard rare sur le conflit qui laissa derrière lui plus d’un million de mort. Celui du drame vécu côté algérien, par une jeune femme politisée.

Louisette Ighilahriz est née en 1936, quatrième d’une famille de 10 enfants. En 1954, quand la guerre éclate, ses boucles blondes encadrent encore joliment son visage. Elle s’habille à l’occidentale, vit à Alger et prépare le Bac. Elle a déjà son BEPS et un CAP. Elles sont bonnes élèves avec ses sœurs. Saïd, leur père, ne leur a d’ailleurs jamais laissé le choix : travailler et être les meilleures – quoi d’autre ? Si, ne jamais accepter d’être humiliées, quitte à devoir prendre les armes. C’est donc ce qu’elle fera - pour son pays, pour son père et pour elle-même. Elle explique la foi en la liberté qui l’a portée, lycéenne, pour devenir d’abord agent de liaison, puis maquisarde, puis les valeurs qui lui ont permis de trouver la force de garder le silence quand elle, la moudjahida de 21 ans, était soumise à la torture avant d’être sauvée par le Commandant Richaud et de devenir une prisonnière politique « presque » ordinaire.

Louisette Ighilahriz ne juge pas, ne condamne pas. Tout au contraire. Son vécu, puis sa prise de recul (facilitée par ses études en psychologie) donnent à mieux comprendre les traumas laissés par la guerre ainsi que leurs conséquences dans la vie d’un individu, ainsi que, plus globalement, dans l’histoire algérienne. Un témoignage extraordinaire d’humanité, à lire pour comprendre et peut-être accepter de soulever enfin, avant qu’il ne soit trop tard, une chape de plomb douloureuse.

Louisette Ighilahriz, « Algérienne », récit recueilli par Anne Nivat, Fayard / Calmann-Lévy, 2001.

Multimedia

Photojournalistes et monde dans la tourmente

..

Ils sont douze. Douze photographes dont les approches, souvenirs ou perceptions se succèdent sur des vidéos articulées autour de sept thèmes. Parmi ceux-ci, « Genre de photos », « Appareil posé » ou « Dans la chambre noire » ordonnancent ainsi anecdotes, récits et témoignages, pour mettre en lumière, peu à peu, un puzzle complexe. A la clé, le regard d’un photojournaliste sur lui-même. Son rapport au sujet, sa prise de recul sur le terrain puis à son retour, ou encore, sa foi en son métier. P. Blenkinsop, S. Greene, B. Stevens, P. Pellegrin, B. Lowy, N. Quidu et S. Schwarz notamment se prêtent au jeu. Face à une caméra, ils livrent leur vision des conflits et leurs convictions de photographes. Qu’ils soient indépendants ou en agence - Noor, VII, Magnum, Cosmo, Reuters, Gamma, Getty – leurs expériences se répondent toujours. Pour une lecture double : atemporelle, avec une réflexion non datée sur un métier ; ou passée, avec déjà depuis la création de ce site en 2006, maints changements de donne.

A découvrir : www.photographersinconflict.com

Exposition

Congo, la fin d’un monde ?

Pour le cinquantième anniversaire de l’indépendance du Congo, Cédric Gerbehaye (agence Vu’) signe un reportage aussi fort que dérangeant. En noir et blanc, ses photos dénoncent les dérives autoritatistes de ce qui fut un rêve, avant que la violence, la peur et l’arbitraire n’emportent la République Démocratique du Congo dans l’horreur la plus indescriptible. Depuis 10 ans, ses populations civiles sont les premières victimes des exactions commises par les groupes armés dans une impunitée (presque) totale.

Les femmes sont particulièrement exposées, mais à travers elles, c’est à la société même que les différentes forces en présence s’en prennent. Le tissu famillial et social ainsi mis à mal, le pays n’en est que plus facile à piller.

Chaque photographie de Cédric Gerbehaye est en soit l’histoire d’un drame. Tel ce chef protégé par deux gardes armés qui pose avec ses deux téléphones et sa paire de lunettes de soleil, définissant ostensiblement son territoire présent, un bureau de chef, tandis que sur le mur, se devine insolant, propagandiste ou simplement utopique, un graffiti inattendu : « La justice ».

L’exposition est une prolongation du site dédié à ce conflit oublié, ainsi que du livre réalisé en collaboration avec Stephen Smith, Christian Caujolle et Andrew Philip. A moins que cela ne soit l’inverse. Car force est de remarquer que la qualité esthétique n’a d’égal chez Cédric Gerbehaye que le souci d’informer. Ainsi, sur le site, l’onglet « Cartographie » mérite par exemple une attention particulière. Il résume, à lui seul, les raisons des violences qui déchirent le territoire de la RDC : un sous-sol riche, offert à toutes les guerres de convoitise.

Congo in Limbo - Galerie Fait & Cause, 58 rue Quincampoix, 75004 Paris, jusqu’au 31 juillet 2010, mardi-samedi, 13h 30-18h 30. www.congoinlimbo.com

...

De l’impasse économique à la misère affective

Proximité et patience sont sans doute les clés de la force du travail de Brenda Ann Kenneally. Lauréate de la bourse NPPA-Nikon Documentary Sabbatical Grant et prix Canon de la Femme photojournaliste, la photographe a pourtant grandi à Collar City - avant d’en partir à 16 ans, en stop, pour la Floride. Cet aveu, dans le texte de présentation de l’exposition, légitime son intérêt pour comprendre l’impasse des « Upstate girls », tout en rappelant immanquablement la victoire qu’elle a réalisé sur elle-même. Ainsi, elle aurait pu connaître leur destin dit-elle. Le destin de ces filles qui ne connaissent qu’instabilité, délinquance et violence, avant de mettre au monde leur premier enfant à 15 ans, et de s’enfermer plus sûrement encore dans cette spirale infernale. Brenda Ann Kenneally leur a consacré ces cinq années de sa vie. Cinq années à les suivre, à découvrir leur monde, à tenter de comprendre leurs repères. A travers le quotidien de six jeunes femmes, la photographe démontrent les liens inextricables entre misère économique et détresse affective, qui caractérisent Troy, une ville jadis florissante du nord de l’Etat de New-York. Remarquable.

« Upstate Girls, ce qu’il advint de Collar City », Cosmos Galerie, 58 boulevard Latour-Maubourg, 75007 Paris, jusqu’au 23 juillet 2010. Tél. : 01 47 05 44 29

Théâtre

L’école de l’engagement

Il est des interprétations que l’on attend plus que d’autres. « Memorandum pour Anna Politkovska », mis en scène par Anton Kouznetsov avec les jeunes comédiens de l’Académie de Théâtre du Limousin, est de celles là. Déjà parce que le texte de Stefano Massini s’abat sur son lecteur tel un orage de grèle en plein été, froid, fort et violent à la fois. Ensuite, parce que les choix du metteur en scène russe Anton Kouznetsov ne peuvent être neutres au regard de son parcours de vie (aujourd’hui directeur pédagogique de l’Académie de Théâtre du Limousin, il a été directeur artistique du Théâtre National Drama Académique de Saratov, une capitale régionale de la Russie, après avoir évolué notamment à l’Académie théâtrale de Saint-Pétersbourg), et que les méthodes de formation de ce dernier restent très influencées par la culture slave. Enfin, parce que le directeur du CDN du Limousin, Pierre Pradinas, « cherche à ancrer les étudiants dans la réalité du théâtre ». Un choix donc définitivement militant, qui justifie à lui seul une visite au théâtre de l’Aquarium cette semaine.

..

« Memorandum pour Anna Politkovska », de Stefano Massini / traduction Pietro Pizzuti (Ed. l’Arche) / mise en scène Anton Kouznetsov, avec les élèves de la séquence 6 : Yannis Bougeard, Denis Boyer, Amélie Esbelin, Laure-Hélène Favennec, Aurore James, Samuel Martin, Mathilde Monjanel, Aurélie Ruby et Thomas Visonneau / Théâtre de l’Aquarium, dans le cadre du Festival des Ecoles du Théâtre Public. Jeudi 24, vendredi 25 et samedi 26 juin à 19h et dimanche 27 juin à 15h. Programme détaillé.

A venir

Vous avez dit documentaire d’investigation ?

Il a été longtemps à Marseille ; depuis plusieurs années, Le Sunny Side of the Doc est à La Rochelle. Le principe reste toutefois le même : quatre jours durant, producteurs, diffuseurs, décideurs s’y retrouvent pour échanger leur vision et défendre le documentaire.

Le thème 2010, « Rebelles », invite à penser que le documentaire se penche de plus en plus sur les maux de nos sociétés, tandis que le nouveau partenariat avec la SCAM laisse entrevoir que les auteurs de documentaires ont bel et bien un rôle à jouer.

Un moment fort alors ? Le débat sur le renouveau de l’investigation, avec Hervé Chabalier, Hélène Coldefy, Jamie Doran, Marie-Monique Robin et Stephen Segaller, car qui sait… le grand reportage en sortira peut-être gagnant ?!

Sunny Side of the Doc, 21e édition, La Rochelle, 22-25 juin 2010. Pour en savoir plus : www.sunnysideofthedoc.com

..

Des pépites sonores aux États Généraux du film documentaire

Il est des moment de grâce. La 10e nuit de la Radio, le 16 juin dernier à la SCAM en était un. A défaut de pouvoir alors le retrouver pour le moment sur CD, notez déjà sa rediffusion : le 26 août 2010, à l’occasion du festival du film documentaire de Lussas. En Ardèche ? Qu’à cela ne tienne ! Posez 5 jours et profiter de la richesse de la programmation de ce festival par trop oublié, en découvrant la réalité du documentaire russe, africain ou danois. Quant à « La » nuit de la radio, je ne vous donnerai pas son programme détaillé (tout se mérite !) mais vous dirai simplement que Janine Marc-Pezet a réalisé cette année un travail relevant de l’exploit compte tenu du thème retenu : la censure. Sa sélection de 43 enregistrements sonores parvient en effet à faire entendre ce qui doit précisément être tu, caché, étouffé. Il en résulte un voyage merveilleux. De Radio Londres au Forum sur la liberté de la presse au Théâtre du Châtelet, de Alexandre Soljenitsine aux caricatures de Mahomet, le territoire de la censure se révèle à géométrie variable. Politiques, mais aussi religieuses, pornographiques ou communautaires, la censure est souvent inattendue. Le florilège offert par « Les murs ont des oreilles » se révèle donc peut-être d’abord et avant tout un appel à la vigilance face au danger de l’autocensure et du politiquement correct. Mais à chacun d’en juger.

États Généraux du film documentaire, Lussas, 22-28 août Pour en savoir plus : www.lussasdoc.com et/ou la nuit de la radio

..

Perpignan, cité du photojournalisme

Du 30 août au 5 septembre, ne cherchez pas un photojournaliste dans les couloirs d’une rédaction : il sera à la semaine professionnelle de Visa pour l’image ! Rendez-vous du genre, il est attendu chaque année depuis 22 ans par tout le milieu, tant pour les retrouvailles qu’il permet que pour les découvertes qu’ils encouragent. La moisson 2010 en quelques noms et quelques temps forts ? Si tant est que l’exercice soit possible tant le programme est dense, signalons parmi les expositions incontournables, le fleuve Congo de Cedric Gerbehaye, l’Afghanistan de Stephen Dupont, le service mobile d’urgence de Grégoire Korganow ou encore les ultimes bastions communistes de Tomas van Houtryve, tandis que les projections mettront à l’honneur les 60 ans de la guerre de Corée ou le 20e anniversaire de la libération de Nelson Mandela. Un rendez-vous à bloquer d’urgence sur son calepin si ce n’est pas déjà fait. A la clé, un journalisme qui ouvre notre œil sur le monde à un moment où on aurait trop tendance à vouloir le fermer…

Ci-contre, garde Maoïste au Népal, © Tomas van Houtryve

Visa pour l’image, du 28 août au 12 septembre 2010, Perpignan, www.visapourlimage.com