CONGO

République Démocratique du Congo

"J’étais enfant soldat"

Le livre Lucien Badjoko avec Katia Clarens, en intégralité.

Lucien Badjoko s’est engagé à 12 ans dans les forces rebelles de Laurent-Désiré Kabila. Il a été enfant soldat pendant cinq ans en république démocratique du Congo. Avec l’aide de la journaliste française Katia Clarens, il a raconté cette terrible expérience dans un livre, J’étais enfant soldat. Un livre rempli d’horreurs mais aussi d’espoir : Lucien a repris ces études. Il étudie actuellement à Paris.

J’étais enfant soldat

INTRODUCTION

Lucien, je l’ai rencontré en février 2003 à Kinshasa. J’étais au Bureau National de Démobilisation et de Réinsertion (Bunader) lorsque le Dr Malela, la directrice, m’a proposé une rencontre avec quelques enfants, récemment démobilisés. Lucien était de ceux là. J’ai vite repéré son regard. Il était différent des autres, visiblement moins paumé. Son français était parfait. A l’issue de l’entretient, il est venu me voir et m’a dit :
- J’ai écrit un petit scénario de ma vie, si ça vous intéresse…
- Et comment ! Il m’a dit qu’il ne l’avait pas encore tapé, qu’il préférait ne pas me donner son original. Je partais quelques jours plus tard mais je lui ai laissé le nom et l’adresse de quelqu’un, à l’Ambassade de France. Il pourrait lui remettre son document et on me le transmettrait. Je n’y croyais pas trop. Quelques temps après, le manuscrit est arrivé à Paris. Il n’y avait qu’une quinzaine de pages, pas toujours compréhensibles, mais c’était suffisant. Quelle vie il avait eu ce gamin ! J’ai rencontré des éditeurs. Eric Laurent, chez Plon, a tout de suite cru au projet. Je suis donc retournée à Kinshasa avec un contrat. Et on a commencé à travailler. Il s’est prêté au jeu comme je n’avais pas espéré qu’il le ferait. Il a creusé, fouillé. Il a eu mal à la tête et au ventre en répondant à mes questions. Il est tombé malade. Mais il n’a jamais arrêté de sourire… J’ai noté. Après, il fallait en faire un livre. Le voilà. Avec l’argent, Lucien s’est inscrit à l’Université. Il étudie le droit. Je suis si fière de lui…

Katia Clarens

ACTE 1 – Au front

- Repliez !! Le commandant crie. On est en train de recevoir une raclée cette fois. L’ennemi nous repousse dans la forêt : des rebelles Tutsi. Ils avancent sur nous. Ne sont plus qu’à quelques pas. Moi, je couvre le repli parce que j’ai un lance-flammes. Ca pèse un lance-flammes hein ! Mais c’est bon comme arme. J’en avais jamais vu avant ce matin. Tout à l’heure, à l’aéroport, j’ai dit que je voulais essayer. Les instructeurs ne voulaient pas d’abord parce que je n’ai pas la masse. Bien sur, comme ça, je ne suis pas très impressionnant –même si je suis élancé pour mes 14 ans- mais je leur ai dit, moi :
- J’ai déjà utilisé des mitrailleurs Uzi ! Les mitrailleurs Uzi, c’est de l’artillerie lourde. Peu d’enfants ont l’occasion de jouer avec ça. Mais moi, je suis un Kadogo. Un combattant. Kadogo, en swahili ça veut dire « trop petits ». Parce qu’on est trop petits avec nos armes plus grandes que nous. Bref, pour le lance-flamme, l’instructeur a dit :
- Ca va. Et j’ai ça maintenant avec moi. Ca fait des explosions de feu hein ! Ca part loin, loin… Tout là bas. Comme un lance-roquettes. Tu armes, et tu te mets un truc dans la bouche -ou tu cries - quand tu tires pour te protéger les oreilles :
- Eh ! En face, faites attention… Ahhhh !! J’envoie… Et voilà le feu. Dire que c’étaient nos frères les Tutsi. C’est avec eux qu’on a libéré le grand Zaïre du Léopard Mobutu, l’année dernière. Ils étaient venus spécialement du Rwanda voisin pour nous aider. Depuis l’Est, on a fait le pied, le pied, jusqu’à Kinshasa, la capitale. On a traversé le pays. Et ce pays, ce n’est pas rien : 4 fois la France et 76 fois la Belgique ! Puis, ils ont tenté de voler la place de notre président, Laurent Désiré Kabila. Amis d’hier, ennemis d’aujourd’hui, connaissances de demain… Maintenant, j’entends la musique de leurs armes là tout près : rrrrrrrrrrrrrrrr. J’aime cette musique. Je n’ai pas peur, non. Je sais que Dieu m’aime beaucoup. On replie donc, on court, tête baissée dans la savane. Des troncs défilent sur les côtés. Des arbustes qui fouettent le corps. Je vois aussi mon M16, là, dans mes mains. Cette arme, je l’aime pour son bruit, il est très joli. Quelque part derrière moi, je sens le danger. Rrrrrrrrrrrrrrrrr… Mais je cours vite, je suis entraîné : c’est ma deuxième guerre. Je vous expliquerais. Tout d’un coup, pendant que j’avance, je vois mon ami Anissé à genoux sur le sol, face à un arbre, qui tient une feuille au dessus de sa tête. Comme s’il priait. Mais qu’est-ce qu’il fait avec sa feuille ? J’ai la curiosité :
- Mon ami, qu’est ce que tu fais là ?! Il faut se replier. Un autre ami, Papi, s’est arrêté aussi pour voir. Anissé ne bouge pas, il nous dit juste :
- Rentrez, vous. Moi, je vais devenir invisible bientôt.
- Quoi ! (Envie de rire) Il est allé voir un féticheur, il a des grigris. Mais moi je veux voir hein !
- Disparais d’abord, dis, et après je pars ! Il se recroqueville sous sa petite feuille, nous on commence vraiment à se marrer.
- Mais tu me vois toujours ?! Il demande
- Mais mon frère, bien sur que je te vois, tu es là, devant moi ! Je le montre du doigt. Avec Papi, on rie tellement qu’on oublie qu’on est à la guerre.
- Héééé, Anisséééé… Rrrrrrrrrrr. Maintenant, deux balles sont entrées derrière la tête de Papi. On ne les a pas entendu arriver ces satanés rebelles. Nous, on voulait juste rire un peu. Mais eux pendant ce temps… Ils sont venus. Tout près. Ils ont tiré sans prévenir et maintenant la face de Papi est partie. Je vois le sang qui jaillit comme d’un robinet. L’effroi me maintient immobile pendant quelques secondes –secondes, secondes. Et puis soudain, je me mets à courir. Comme fou. Je cours parce que maintenant j’ai peur. Parce que j’ai encore perdu un ami, encore vu le sang couler. C’est la mort qui se précipite là, derrière moi, qui me poursuit. Elle flotte à toute vitesse, comme un courant, elle se faufile entre les arbres. Me traque – je suis sa proie. Alors je cours. Sa présence est si forte que je finis par me retourner… Personne. Je regarde. L’ennemi s’est arrêté là bas, à côté d’Anissé. Moi, je sens de l’eau chaude qui coule à l’intérieur de mon uniforme. Qui m’a mis de l’eau chaude ? Ho ! Je touche avec ma main. C’est rouge. Du sang. Là ! Encore une fois, là ! Entre les côtes encore, j’ai reçu une balle. Au même endroit que la dernière fois ! Je me sens faible soudain. La tête me tourne. Mes jambes me lâchent. Je tombe. Plus de force. Je jette le lance-flammes. Ne garde que mon arme légère et mon pistolet, mon bébé qui ne me quitte jamais -jamais même pour faire la toilette. Je rampe, je ne veux pas qu’ils m’attrapent, je les connais les Tutsi, ils sont cruels. Alors je rampe encore, je jette un chargeur mais la force se termine totalement. Je m’arrête sous un arbre. Autour, c’est calme maintenant. J’entends les rwandais. Ils parlent swahili avec leur accent. Pas le même que le nôtre, que celui des gens de l’Est. Un accent plus lourd. Ils ont pris Anissé en main.
- Petit, qu’est ce que tu fais là ?
- J’attendais de devenir transparent (il a peur, je l’entends)
- Quoi ?! Maintenant Anissé pleure, il avoue tout :
- Je suis allé voir un féticheur, il m’a dit qu’avec cette feuille et si je priais je pourrais devenir invisible et alors, je serais invincible et… Ils rient, les rebelles. Dans la forêt, c’est fou comme les sons circulent. Le moindre bruit se répand à des dizaines de mètres. J’écoute, je peux même les apercevoir avec leur uniforme tache-tache un peu jaune. L’un d’eux s’avance vers mon ami. Il a une machette. Les rwandais, ils aiment bien trancher. Pendant les génocides, ils coupaient petit petit. Celui qui avance, il a arrêté de rire. Les autres, ils crient à présent, ils chantent. Je connais ce rituel, il n’annonce rien de bon. Anissé lui, il implore, il demande pardon. Il dit qu’ils pourraient le prendre avec eux, qu’il est un bon combattant, il dit que… Ils ont coupé le bras d’Anissé. Sans pitié, comme ça, clac. Son bras droit. Et les voilà qui rient de nouveau. A genoux, Anissé hurle, il pleure. Il paraît si petit.
- Va dire à tes amis que tu es bête ! Ont-ils seulement dit. Alors, péniblement, il s’est levé. Hagard. Il est parti sans son bras. C’est comme ça la guerre : instantané. En deux secondes tout bascule. Il y a quelques minutes seulement nous étions trois amis rieurs. Et voilà que Papi est parti, Anissé n’a plus de bras et moi, je gis ici et la force m’a quitté. Maintenant mon ami se dirige dans ma direction. De tout là bas je le vois venir vers moi, avec son bras rétréci, là, et tout le sang… Les autres ont rebroussé chemin. Un coup de chance qu’ils ne m’aient pas vu. Oui. Un peu de chance ne nuit pas.
- Anissé, Anissé, je chuchote. Il m’entend, se dirige vers moi :
- Luciano ! Qu’est ce que tu fais là Luciano. Il faut partir, tu dois avancer ! Ils sont méchants hein ! Regarde ce qu’ils m’ont fait !
- La force s’est terminée mon ami. J’ai une balle. Dis aux autre que je suis ici. Bon. Il quitte. Je reste seul, là, allongé dans la forêt. Pourvu qu’il arrive jusqu’au camp. Le pauvre, c’est certainement un faux marabout qu’il avait vu… Ah ! Je ne devrais pas être au front aujourd’hui, c’est une opération de la police d’intervention rapide et je ne fais pas partie de leurs troupes. Mais ce matin, j’étais à mon poste et on m’a proposé :
- Le RCD-Goma (c’est le nom du parti des rebelles) a lancé une attaque au Katanga, tu viens ? Le Katanga, c’est la région natale de Mzee. Notre aventurier, le président, on l’appelle Mzee, en swahili cela veut dire vieux, sage. C’est honorifique. Se battre donc… Non d’abord, non. Je n’avais pas envie d’y aller, au front. Plus jamais. J’ai déjà vécu trop d’horreurs. Et puis je les ai vus s’équiper, je me suis dit que je manquais de courage et, sans vraiment le vouloir, je suis allé voir le capitaine.
- Dotez-le. Il a dit. Un soldat m’a tendu une kalachnikov.
- Non, donne moi un M16. Et voilà, je suis parti. Avant de monter dans l’avion, je me suis dit que le regretterais sûrement. Et je suis ici. Je pense à ma mère que je n’ai pas revue depuis la dernière fois à l’hôpital. Tellement longtemps… Ma patrie, c’est pour toi que je fais tous ces sacrifices. République Démocratique du Congo tu es devenue. Grâce à moi. Oui. Tous ces sacrifices et maintenant je vais peut être crever ici seul comme un chien. Pfff. La guerre hein. Ennemis d’hier, amis d’aujourd’hui, connaissances de demain... Je suis un héros. Qui s’en soucie ? Qui ? Pourtant, on l’a foutu dehors le grand Léopard ! Mobutu Sese Seko Wa Zabanga avec ses FAZ –Forces Armées Zaïroises. C’étaient des gangsters hein ! Ils pillaient les gens, fallait voir : tu sortais du magasin avec une télé sur la tête ?
- Hep là, par ici ! Ils te la volaient sans plus d’états d’âme. Nous, les kadogos, on a libéré le peuple de ces pillards. On a donné nos vies. Tout. Ahhh, ma mère, où peux tu bien être ? Regarde cet arbre là comme il est haut… Depuis combien de temps est-ce qu’il vit là hein ? Et moi ? Moi je n’ai que 14 ans et personne ne se souviendra de moi…
- Lucien. Ho ! Lucien… Hé ! Les voilà ! Ils sont venus me chercher. Anissé, sans son bras, il a trouvé la route. Que Dieu te bénisse Anissé.
- Je suis ici mon frère… Ils m’ont ramené au camp. Puis j’ai pris l’avion pour être soigné à Kinshasa. Ca n’a pas été trop grave. Deux mois après, je me suis levé. Mais là je me suis dit :
- Moi, je reste militaire de nom, de la ville mais je n’irais plus au front. Non. Et si on me force, je me tuerais seul. Je souffre trop hein.

ACTE 2 – Fin de la vie civile.

Pour moi, toute cette aventure est une suite d’évènements qui se bousculent, chacun créant un nouveau moi. Je me façonne chaque jour. Brutalement. Les mitraillettes crépitent –j’évolue. Un ami aux jambes arrachées meure dans mes bras – je grandis. Je torture un prisonnier – j’avance… Mais je dois toujours rester alerte. J’ai l’œil de la libellule, je vois tout autour de moi. Je suis seul, planté au milieu du bordel, c’est pour ça qu’il faut que je sois ainsi. Lorsque j’y réfléchis, je me dis que j’ai peut être un problème de conscience. Je crois que j’ai toujours été trop conscient. Oui, c’est peut être ça le fond mon mal. C’est ça. Tout petit déjà, je voulais changer le monde. Et un jour, en sortant de l’école –je venais d’avoir 12 ans- je me suis engagé et j’ai rejoint le mouvement rebelle de Kabila. Depuis, j’ai la haine. Ce jour là, il doit être aux environs de midi, je décide de ne pas attendre le chauffeur - que ma mère envoie toujours pour me chercher- et de marcher. Sur le chemin, je croise un ami militaire. Il s’appelle Pascal. Depuis que la guerre a commencé, nombreux sont les militaires à être arrivés ici, à Bukavu, dans l’Est. Moi, c’est là que j’habite. Cette guerre a commencé il y a moins d’un mois. On parlait d’abord d’une rébellion munyamulenge, d’une attaque rwandaise. Les banyamulenge sont des Tutsis qui vivent depuis longtemps au Zaïre. On les appelle ainsi parce qu’ils habitent sur le Mont Mulenge. On dit un munyamulenge, des banyamulenges. Dans le camp de Mobutu, les sirènes ont hurlé :
- Ce sont les étrangers qui envahissent le pays ! Mais la rumeur a fait taire les sirènes, elle a crié :
- Ces gens là sont en fait des congolais qui viennent libérer le pays ! Des FAZ ont donc été envoyés ici et ils se préparent à partir combattre. Pascal est l’un d’eux. Je l’ai déjà vu plusieurs fois autour de l’école, à la récréation. Une fois, il m’a même envoyé lui acheter une cigarette. Je crois qu’il m’aime bien. Je le trouve beau dans son uniforme. Moi aussi j’en veux un comme ça. Ce jour là, son comportement est étrange, trouble. Bien que lui-même soit un FAZ, il me stimule pour rejoindre le mouvement rebelle. Je suis accompagné de mon ami Ali. Pendant que Pascal nous parle, Ali me harcèle de coups de coude. Intrigant. Lorsque nous quittons Pascal, je l’interroge sur son attitude.
- Je connais quelqu’un qui peut nous faire entrer dans le mouvement sans risque. Qui nous dit que Pascal ne va pas nous trahir, hein ? Que si nous acceptons d’entrer en rébellion, il ne va pas nous faire fouetter pour l’exemple. C’est un FAZ après tout… On dit déjà que certains FAZ travaillent avec les rebelles mais il a raison Ali, mieux vaut se méfier. Je le suis donc. Je le suis sans imaginer qu’au bout de la rue, mon existence va basculer. Je le suis, excité et joyeux. Un feu s’est allumé dans mon estomac. Je pense aux films que je regarde chaque jour sur l’appareil vidéo à la maison. Des films d’action. Où ça chicotte avec des armes... Ouf ! J’apprécie vraiment. Un jour, moi aussi je ferais ce genre d’histoires. Schwarzenegger, Norris et l’autre aussi là… Van Dam ! Vraiment je les admire. Moi aussi j’aimerais manier les armes. A l’école, j’échange des cassettes avec des amis et tous les jours je regarde les combats sur l’écran. Je sais dessiner un pistolet et une kalachnikov. J’ai aussi des armes en plastique. Dans la clôture de la maison, je fais la petite guerre avec mes amis. Nous arrivons chez son contact qui habite près de l’église. C’est un type de 20 ans environ, habillé en civil. C’est un infiltré qui travaille pour les rebelles. Il recrute des jeunes. Là, les choses s’enchaînent très vite. Il nous demande si nous voulons nous engager :
- Oui !
- Pour quelle raison ?
- Il faut libérer le pays de la tyrannie des FAZ ! Il nous félicite. Il dit encore qu’il faut aimer son pays et se battre pour lui. Qu’il faut refuser la dictature, que nous avons deux mains et deux pieds et que nous devons nous en servir. Il ajoute que nos grands parents se mobilisaient toujours pour lutter contre la domination et que nous devons faire la même chose. Sommes nous prêts à partir ?
- Encore une fois oui ! L’instant d’après, une jeep arrive et nous montons dedans.

Fin de la vie civile.

Je me souviens de cela comme si c’était hier. Comme j’étais naïf, le nez collé à la fenêtre, en route vers mon destin fabuleux. Les autres étaient comme moi, des enfants, pour la plupart dans leur tenue d’écolier. Ces uniformes bleu et blanc assis à l’arrière de cette jeep, cela devait avoir une couleur absurde. Nous avons roulé longtemps. Puis, finalement, nous sommes arrivés à Kagera vers la frontière rwandaise. C’est là que se trouve le centre de formation Kas Kamo. Le voyage a été silencieux. On n’a pas posé de questions et on ne nous a pas donné d’informations. Moi j’ai pensé à l’uniforme que je vais bientôt porter. C’est quelque chose qui m’a toujours plu l’uniforme. Quand il est bien impeccable, ça donne de l’importance. Et moi j’ai des désirs d’importance. Et l’envie de me battre. On arrive au camp donc. Toujours en silence. Il n’y a aucun immeuble en dur, seulement des bâches tirées avec au dessus, des feuilles de palme pour camoufler. Ca ressemble à un camp de réfugiés. Il y a aussi quelques tentes, sans doute celles des instructeurs. Nous descendons. Le chaos succède au silence. On nous pousse, on nous crie dessus. Quelqu’un me pille ma veste. Une belle veste contre le froid que maman m’a rapporté d’un voyage. En remerciement, je reçois un coup de fouet. En premier lieu, on nous rase les cheveux à tous. D’autres enfants sont déjà là. Et des adultes, même des papas. Tous nous regardent en coin. Moi, je prends des airs de dur : bouche en avant et sourcils froncés. J’imagine que j’en impose avec ma nouvelle coupe. Au fond, la terreur me glace. Cette malveillance qui suinte… Pourquoi ? Ne suis-je pas venu ici de mon plein gré ? Peut être n’est-ce qu’une mauvaise blague… Comme la nuit est déjà arrivée, on nous dit qu’on va dormir là. - Où ça là ? Je pense Mais étant donné le mauvais climat qui règne ici, je la ferme. J’ai vu ce qu’on faisait à ceux qui posent des questions ou qui ont eu l’imprudence de parler : ils sont fouettés dur hein ! Là, au bout du menton du militaire qui nous désigne l’endroit pour dormir, il n’y a même pas une feuille de palme. Rien. On dort par terre en plein bazar. Bon. Autour de nous, il y a des gens armés qui parlent swahili. Ce sont des rwandais. Tutsis. Ils sont faciles à reconnaître les rwandais avec leur front bombé et leurs joues là, tout en haut. Et puis leurs dents sont parfois si grandes que leur bouche ne couvre pas. Ils sont élancés aussi. Ca oui. En tout cas, ils nous regardent tous comme si on était des gangsters. On nous donne tout de même à manger, des haricots et des petits pois. Pas bons. Toute la nuit, je pense à ma famille. Que vont-ils dire quand ils vont rentrer ? Plus de Lucien. Ma mère, elle ne va pas être trop triste j’espère. Elle est si belle. Vraiment, une très belle femme avec sa petite cicatrice sur le menton. Surtout, elle m’aimait tellement… Elle ne pouvait jamais entendre mes cris sans venir savoir ce qu’il se passait. Elle venait pour me consoler. Si j’avais fais une bêtise, elle chicotait dur. Ca oui. Mais jamais sans raison. La bonne éducation est à ce prix. Moi aussi je l’aime beaucoup et je passe du temps avec elle. Elle m’apprend beaucoup de choses : à préparer le poisson, la viande, le riz et à faire le foufou aussi. Le foufou c’est le plat traditionnel des congolais : une pâte à base de farine de Manioc. Ici dans l’Est, on y ajoute du sorgo qui donne une couleur marron. Grâce à tous ces enseignements, je ne serais pas obligé d’épouser avant le moment. Parce que je sais me débrouiller seul. Si. Sûrement qu’elle sera extrêmement triste. Elle ne comprendra pas ce qui m’a pris. Moi qui avais tout –mes parents ont de l’argent. Il faudra que je lui explique quand je rentre. Je pense à mon père. C’est un homme méchant. Il n’est pas souvent à la maison, je crois qu’il a un deuxième bureau. Lorsqu’il est avec nous il se fâche beaucoup et nous chicote, mes frères, ma sœur, moi. Et ma mère aussi. Je n’aime pas beaucoup parler de lui en règle générale. Mais ce soir…À côté de moi, il y en a un qui pleure. Ca me fait venir les larmes aussi. Je me cache pour que personne ne voie surtout. J’ai 12 ans, je suis un homme -je ne dois pas pleurer. Dans ma tête, tout se bouscule à présent. Je n’arrive pas à maîtriser le flot des souvenirs qui se précipitent derrière mes yeux. Mon grand frère, Pacifique, et le petit, Pascal. Et ma jeune sœur, Yvette. Ma sœur, c’est la lune de notre famille. Je l’adore. Je la promène nouée sur mon dos, à l’africaine. Je la protégerais jusqu’à la mort s’il le fallait. De toute façon, je préfère la compagnie des filles à celle des garçons. Même si les filles ne savent pas garder un secret. A ce stade là, je regarde autour de moi. Des filles… Il n’y en a pas ici. Peut être une où deux mais là, avec le crâne rasé, en pleine nuit, je n’arrive pas à voir vraiment. Et puis, j’ai mal au dos. Qu’est ce que je fous là !

Le lendemain, c’est le jour de l’introduction. Dés 4 heures nous sommes réveillés par un coup de sifflet. Pour ceux qui ne sont pas assez rapides, c’est le fouet. Mais qu’est ce qui leur prend encore ! On nous réunit au milieu du camp et tous, tous, nous sommes fouettés en abondance. C’est fou l’énergie qui se dégage de tout ça quand j’y repense. Une énergie sombre comme la torture. Nous voulions défendre la cause, on nous a jeté aux lions. Notre ignorance pénitente devait encore noircir le tableau. Des géants fouettant des dizaines d’enfants. Mon premier contact avec le sang de la guerre. Eux, ils fouettent toujours. Les fesses, le dos, parfois même le ventre, ils nous chicottent mal. Avec des branches d’arbres. Les autres recrues aussi nous cognent au passage, ceux qui étaient déjà là hier. Et hier je me dis que ç’a du être leur tour. Des coups, des coups, je ne peux pas y échapper. Je me débats au centre d’un gouffre de violence. On nous fait faire des pompes, courir aussi, courir. Se rouler par terre – se lever, se rouler par terre -se lever…Et encore le fouet qui brûle. Certains vomissent. On les cogne plus fort encore. J’entends des cris. Parfois, je reconnais ma propre voix dans le désordre. J’ai mal. Mais celui qui pleure est puni sérieusement :
- Tu dois apprendre à avoir le cœur dur ! Ils hurlent. Tu pleures, on te punit, tu pleures, on te punit… Et tu finis par te taire. De temps en temps un instructeur arrive :
- Est ce que quelqu’un est déjà mort ? Non ?! Alors on continue. Jusqu’à ce que deux ou trois d’entre nous périssent. Alors les exercices ont cessé. Pourquoi ont il voulu que nous mourrions ? Je me suis allongé et j’ai pensé au lac Kivu, celui de Bukavu. L’eau du lac, elle est vert émeraude et lourde parce qu’il y a du gaz méthane dedans. Il paraît que c’est le plus beau lac d’Afrique, avec tous ses îlots. En tout cas, c’est ce qui se dit chez nous. Je pense à cette eau et ma douleur s’apaise un peu. Je vois le reflet blanc du soleil froissé par les petites vagues. Moi je l’ai traversé plusieurs fois en bateau avec ma mère -quand elle va à Goma pour ses affaires- et c’est vrai que c’est chouette. Au centre, il y a l’île d’Ijwi qui appartenait autrefois au Rwanda. Maintenant, elle est à nous mais moi je trouve qu’on devrait la leur rendre, leur pays est tellement petit et ils sont très nombreux. Je ne leur veux que du bien moi au Rwandais, pourquoi sont-ils si cruels…

Le lendemain, ils ont chanté :

Recrue pourquoi pleures-tu ? Il pleure pour l’armée Laisse le, il verra lui-même Rouler, il va rouler Pomper, il va pomper Par terre il va coucher Coucher avec la terre comme avec une femme Laisse le seulement, il va comprendre Que devenir militaire demande des sacrifices…

- Coucher avec la terre comme avec une femme ?… Pensé-je Mais rien n’est impossible à l’armée ont-ils hurlé. Et les voilà qui creusent à présent des trous dans la terre. Des petits trous. Oui. Pas trop grands. Ensuite, nous avons baissé nos pantalons. Et couché avec la terre comme si c’était une femme… Tous, les uns à côté des autres, avec le pantalon en bas. Et cette fois, les recrues d’hier ont du s’y plier aussi.
- Couchez ! Couchez ! Celui qui n’est pas assez volontaire, ils le fouettent à nouveau. Ils disent qu’on doit ôter l’esprit de gêne. Que si quelque chose gêne, on doit le faire quand même parce que c’est un ordre. Sans se poser de questions. L’esprit civil doit disparaître. Disparaître. La nuit, mon corps me fait très mal. Mais ce n’est pas vraiment le pire. Le pire, c’est que je pense trop. Impossible de dormir. Je me fais du souci. Mon esprit me dit :
- Tu dors par terre, tu manges des histoires bizarres là, des haricots et des petits pois tout le temps… Ma vie était moins difficile à la maison. Maman a acheté une très grande maison que les belges avaient laissée en partant. Autour il y a un bon terrain avec des cannes à sucre, des arbres à goyave et à papaye et un avocatier. Les avocats ici, ils ont la taille d’un ananas. Sûr que ce sont les plus gros du pays. Il y a aussi des plantes de manioc. Avec les feuilles maman prépare le pondu, c’est un peu comme des épinards mais c’est meilleur. Autour du terrain il y a une clôture en béton, un grand mur qui nous rends invisibles au regard des autres. Maman a invité sa sœur et l’un de ses frères à vivre avec nous. Il y a aussi les trois filles d’une autre sœur. Je ne sais pas pourquoi elles vivent avec nous mais je crois que ma tante s’est remariée ou une histoire comme ça et qu’ensuite, ses enfants posaient problème. En somme nous ne sommes pas très nombreux. Dire que certains papas ont 19 enfants ! Nous, on a une petite famille. Et un chauffeur qui nous emmène à l’école chaque jour et revient nous chercher. Mes amis viennent jouer avec moi dans la clôture. C’est ma famille qui dit qui entre et qui n’entre pas. C’est une histoire de classe sociale. On ne doit pas se mélanger avec les plus pauvres que nous. Ici en revanche, on dirait que la question ne se pose plus… Je pense à Yvette. Ma petite sœur. Je devais la garder, protéger ma sœur unique… Je l’ai abandonnée. Les larmes coulent en cachette. Un peu plus tard, j’entends mon ami Innocent qui m’appelle. Je le connais de Bukavu. Il me montre son souci.
- Ma mère, ma mère, ma mère… qu’il répète sans arrêt en pleurant. Je sens que le malheur me traite mal.
- Tu sais quoi Innocent ?
- Non
- Demain nous allons fuir d’ici et rentrer chez nous.
- Hé ! Mais nous sommes tellement loin et comment fuir ? S’ils nous attrapent ceux là, ils nous tuent hein !
- Ils ne vont pas nous attraper ! La nuit. On va attendre la nuit qu’ils dorment tous et là… Pschit ! Ensuite, on marche -marche et on trouvera un camion plus loin sur la route, ceux qui transportent les bananes, pour qu’il nous ramène. Oui. Demain, on part. C’est pas supportable ici, moi, je veux retrouver ma maison. Et je ne regarderais plus les films de guerre, et j’apprendrais encore des choses avec maman et je ferais des études de droit et… Le sommeil m’emporte enfin. Je me souviens du rêve que j’ai fait ce soir là. Un cauchemar. Je suis assis dans une camionnette, tout au fond. Devant moi, il y a un banc où sont assis quatre enfants. Je regarde par la fenêtre lorsque je vois que sur la droite, des hommes viennent d’enlever un vieux mécanicien qui travaille dans son garage. Ils ont fermé la porte et seule dépasse la main d’un ravisseur qui porte une kalachnikov. Quand je regarde à droite, je vois les forces d’intervention de la police, prêtes à attaquer. Je sens la catastrophe arriver : notre camionnette est placée au centre de la scène. Lorsque les ravisseurs sortent, ils ouvrent le feu. Je m’aplatis contre le coffre pour éviter les projectiles. Devant moi, je vois les balles qui entrent dans la tête des enfants. Je vois le sang qui gicle en grappes qui se suspendent en l’air. Je me réveille.

Le lendemain matin, à la parade ce rêve m’habite encore mais je ne pense qu’à notre projet. Soudain, voilà le chef de centre qui se pointe :
- Aujourd’hui, on va vous faire voir quelque chose. Ce que vont subir vos amis qui ont tenté de fuir. Je ne peux plus avaler ma salive, ma gorge vient de devenir très petite. Comment ils savent déjà mon projet, on nous a dénoncé ou quoi… J’ai envie de prendre la fuite. Tout de suite, de courir droit devant moi. Mais je n’en fais rien. Heureusement car déjà, les instructeurs arrivent avec deux jeunes garçons. Ce doivent être eux les fuyards. Je suis tellement terrorisé – ç’aurait pu être moi- que je ne pense même pas à les plaindre. Je crois qu’ils peuvent avoir mon âge oui. Ils les ont sortis d’un container avec les mains liées dans le dos. Les ont allongés par terre, face contre le sol. Et puis des instructeurs ont apporté un fagot de branches qu’ils ont posées à côté d’eux. C’est le chef de centre qui montre l’exemple. Il est élancé et costaud. Un visage fermé. Il prend la première branche et commence à fouetter fort. Un mouvement de bas en haut, si rapide que la branche disparaît. Sous ses coups, j’entends les gémissements des garçons. Lorsque sa branche se casse, il s’éloigne comme satisfait. Et d’autres instructeurs arrivent, qui se servent sur le fagot. Les garçons crient maintenant. Ils doivent souffrir beaucoup parce que les instructeurs là, ils n’ont pas vraiment de pitié. Ils fouettent toujours. Et quand un militaire cogne, les autres chantent :
- Hééééé, héééé… On appelle cela l’ambiance. A un moment l’un des instructeurs les retourne face au ciel. Leurs mains sont toujours liées dans leur dos. Coups de fouet sur le ventre. Je vois les yeux des garçons. Je n’avais jamais vu de tels regards, comme si toute leur âme était en train de sortir par leurs yeux. Quand ils ne sont pas fermés. Ils fouettent bien ces Rwandais hein. Moi je me dis que c’est parce qu’ils ont l’habitude à force de garder les vaches et les chèvres. Les deux garçons ne crient plus à présent, ils n’ont plus la force. L’un pique une crise, son corps bouge, bouge tout seul. Ensuite, il s’évanouit. Puis l’autre aussi. Je peux vous dire qu’il n’y a pas un bruit dans nos rangs désordonnés. Moi, je serre tant les dents que j’ai mal aux joues. Ils les ont laissés là un moment pour qu’on regarde. Deux pauvres corps inertes. Et ils les ont amenés à l’hôpital.
- Regardez bien et sachez qu’on ne s’enfuit pas du centre. Vous êtes des militaires à présent ! Je ne peux pas quitter ces garçons des yeux. Leurs vêtements sont déchirés et il y a beaucoup de sang. Dans la nuit, ils sont morts. C’est ceux qui ont creusé le trou pour les enterrer qui me l’ont dit. Toute cette violence… Jamais je n’aurais imaginé cela. En tout cas, je ne veux plus fuir maintenant, j’ai trop peur. Je suis prisonnier à l’intérieur de moi. J’ai envie de mourir. Mais je décide plutôt d’accepter ma condition. Je vais devenir un soldat. Ca a été dur. Très dur. Et je me souviens parfaitement de ma « transformation ». C’est étrange comme les choses bougeaient à l’intérieur. Question de survie. Tu souffres, une situation te paraît intolérable et un matin, ça passe. Tout était torture au départ. Comme une larve molle tu te traînes dans l’arène. Et on te piétine, tu crois mourir mille fois mais tu résistes. Du moins ai-je résisté. D’autres sont devenus fous, petit à petit ils ont perdu le contrôle. Moi, je l’ai sentie plusieurs fois, la folie, tapie dans le noir, qui me guettait. Mais je l’ai traquée. Je l’ai regardée en face. J’ai vu ses yeux dans la pénombre. Plusieurs fois. Et je lui ai demandé de partir. Lentement, elle a disparu de mon esprit fatigué. Je revenais sur terre. Soudain sur moi l’apesanteur reprenait ses droits. De nouveau mon regard traversait mes orbites pleines. Il y avait aussi cette sensation de fraîcheur. Un frisson. J’avais gagné la bataille. Je pouvais retourner dans l’arène pour me faire battre. Chaque jour, je me suis employé à modifier mon point de vue. A oublier mes références. J’ai tenté de voir par quelle porte je pourrais sortir grandi de cette histoire là. J’ai oublié hier pour me consacrer à demain. Sur aujourd’hui, il ne fallait pas être regardant. Voilà. Ma structure intérieure a ployé sous la douleur sourde et froide. Je suis devenu sourd et froid. Mais l’énergie intacte ne m’a jamais quittée. Tout ce temps, malgré tout je suis resté un enfant. Un innocent. Le soir, je m’échappe en rêve pour passer du temps auprès de ma famille. La journée, les exercices sont durs et imbéciles. On ne fait pas d’exercices militaires avec les armes. Pourtant, c’est ce que je voudrais moi. D’autant que j’ai un secret… Il remonte à cet été. Pour le grand congé d’été et comme chaque année, je suis allé à Uvira, près du lac Tanganyika, pour rendre visite à mes tantes et cousins. J’étais très excité ! Nager dans ce lac où l’eau est plus bleue, sauter depuis la rive avec tous les autres… Vite, vite. J’avais tellement hâte. Un jour enfin, je suis monté dans le bus et après quelques heures, suis arrivé à Uvira. Les retrouvailles sont heureuses, toute la soirée, nous la passons à raconter sans arrêt et à se donner des nouvelles de la famille élargie. C’est le lendemain matin, que j’ai rencontré mon ami Djuma. Il a quelques années de plus que moi mais on s’entend bien. Je l’ai rencontré il y a trois ans à la plage. C’est d’ailleurs lui qui m’a appris à nager. Je trouve que c’est un type courageux et fort intelligent. Malheureusement, il vient d’une famille de classe sociale basse, considérée chez moi comme peu fiable. Mais je m’en moque. J’aime bien Djuma et puis les vrais amis sont comme les trains les jours de pluie : ils sont rares. A partir de là, nous ne nous quittons plus. Il m’emmène avec lui dans la ville, à la plage, avec ses amis, partout. Je suis heureux et fier de fréquenter des grands, signe de ma supérieure intelligence. Moi, je le présente à ma tante et à ma famille. Un jour, alors que nous dégustons un sucré sur une terrasse, Djuma prend un air mystérieux :
- Lucien, je dois t’informer de quelque chose.
- Mon ami, mais que se passe-t-il ? Je lui ai répondu
- Pas ici. Il a regardé droite et gauche puis avec un air entendu m’a fait un signe : nous sommes partis. Alors que nous marchions, il a lâché d’un bloc :
- Mon frère, sache que je suis en réalité un recruteur Mayi Mayi chargé de dénicher les jeunes courageux pour les initier à l’utilisation des armes à feu. Je pense que tu mérites de faire partie des nôtres.
- …, j’ai répondu. Les Mayi Mayi sont des combattants nationalistes opposés à toute domination étrangère. Ce sont des guerriers protégés par les ancêtres. On dit d’eux qu’ils ont des pouvoirs magiques, qu’ils sont invincibles et que les balles glissent sur eux comme de l’eau. Moi je ne crois pas à ça. La magie est infidèle et finit toujours par te trahir. Les contraintes sont tellement nombreuses à respecter : tu ne dois pas regarder derrière, pas toucher le corps d’une femme, pas manger ceci, ni boire cela… Et nous ne sommes que des hommes. Tu fautes forcément un jour ou l’autre - et il n’y a pas de pardon chez les féticheurs. Je crois que le très haut me protège mieux. Les Mayi mayi chassent en particulier les rwandais qui sont nombreux dans la région, surtout depuis le génocide des Tutsi en 1994. Je me souviens très bien de cette période, d’avoir vu, à l’embouchure du lac, le sang couler comme une rivière. Des gens étaient massacrés par centaine, chaque jour de nouveaux corps, hommes, femmes, enfants… Moi qui vivais protégé, j’avais été si choqué ! Et tout d’un coup, le vent a tourné, les Tutsi ont pris le dessus et les réfugiés Hutus sont arrivés dans Bukavu. Par milliers. Il n’y avait pas que des civils a-t-on dit : il y avait aussi des militaires génocidaires que les forces françaises de l’opération Turquoise avaient aidé à fuir. Certains de ces soldats ont ensuite reconstitué des milices à l’intérieur de notre pays. On les appelle les Interahamwes. Ce sont des combattants très féroces à ce qu’il paraît, et extrêmement courageux. Ce sont eux que traquent les Mayi mayi. Le sang, les affrontements, les combattants… Les armes, les combattants, les affrontements… J’ai envie de prendre les armes mais en moi, quelque chose résiste encore. Djuma insiste. Il me voit promis à un destin héroïque et me propose de venir voir, simplement, ce qu’il se passe. Alors j’accepte. Le lendemain, nous partons en vélo. Djuma est solennel. Nous roulons un moment, jusqu’à ce que la route se termine. Nous entrons ensuite dans la forêt et cachons nos vélos à l’entrée en les recouvrant avec des branches pour éviter qu’ils soient repérables. Je suis Djuma. Je vois sa silhouette devant moi, il est mon guide. Au fur et à mesure que nous pénétrons la forêt, un sentiment mystérieux me gagne. J’ai l’impression d’accéder à une caste privilégiée. Gauche, droite, on laisse des petits chemins étroits derrière nous pour en emprunter d’autres. On marche pendant presque 30 minutes à travers les arbres avant d’arriver au camp. Le camp, ce n’est pas grand-chose. Des petites maisons et des tentes, des foyers pour la cuisine avec, au-dessus des grilles en bois pour fumer la viande. C’est à peu près tout. Il y a aussi des armes et des munitions. Mais devant moi, il y a les hommes du Commandant Luetsha, le vieux combattant Mayi mayi. Je suis impressionné même si je n’en montre rien. Luetsha, il est dans la guérilla depuis au moins 30 ans. Pour avoir survécu si longtemps, c’est certain, il doit être bien protégé. Un peu comme l’a certainement été Savimbi, l’angolais de l’Unita. Bon, il a fini par mourir mais il est tout de même resté longtemps, là, à vivre dans les bois. Je les regarde, je suis soudain très excité. Je les vois manier les armes : comme ils ont l’air de connaître… Ils font aussi des simulations d’attaque. Je me fais discret mais je ne manque pas un mouvement. Ils portent des uniformes militaires. Certains ont aussi des peaux d’animaux sur eux. Des fétiches. Je les trouve très dignes. Au bout de quelques heures, Djuma me relance :
- Maintenant, tu as vu ce que nous faisons. Si tu veux apprendre, nous pouvons t’enseigner. Cette fois, je n’y tiens plus. C’est vrai, depuis le temps que je rêve d’être comme Schwarzenegger !
- D’accord, apprenez-moi. Avant toute chose, on me fait promettre le secret : de ne jamais dire que je me suis entraîné ici ni que je sais manier les armes. Djuma dit aux autres qu’il a confiance en moi. Il est mon parrain et je lui en suis reconnaissant. Et voilà, l’entraînement a commencé. Je suis tellement content de savoir le poids des armes, comment les monter, les démonter. M16, Kalachnikov, Mag portatif, pistolet, je sens leur froideur le matin. Et leur chaleur lorsque le soleil tape dessus … Courir, ramper, se jeter au sol… J’apprends aussi à me déguiser dans la brousse avec des feuilles. Les jours passent et je progresse très vite. Le soir, je ne révèle rien aux autres. Aux questions je réponds que je suis en vacances et que je me promène seulement avec mon ami par ici. Je sens que j’ai le pouvoir qui rentre en moi et j’attends toujours le lendemain avec impatience pour retourner à l’entraînement. Mes journées se décomposent ainsi : Le matin vers 9 heures, après avoir pris du pain et du thé, je pars. Je connais bien le chemin maintenant. A midi, je mange au camp. Le foufou est pilé parce qu’il n’y a pas de moulin et il y a aussi des haricots tache-tache –qu’on ne trouve que dans l’Est- et du singe fumé. Il est chassé sur place, la forêt en est pleine, souvent d’ailleurs, on peut les entendre autour de nous. Un jour, je m’y attendais, on me demande si je veux m’initier à avoir la protection des ancêtres. Cérémonie, scarification ou grigri… Très peu pour moi. Je les félicite néanmoins d’avoir développé certains pouvoirs que dieu leur a donnés. Mais je refuse en expliquant que je n’ai pas de conviction personnelle. Moi, j’ai déjà une protection. Je ne peux pas avoir deux maîtres à la fois n’est ce pas ? De toute façon, même sans les ancêtres, je me sens chaque jour plus fort. J’ai un secret moi. Quelque chose d’important. Bien entendu, ce stage a été décisif dans ce qui est advenu par la suite. Auprès de ces hommes, dans la forêt, j’ai attrapé le virus des armes. Je n’ai jamais vraiment pu me réadapter à la vie civile ensuite. Je me souviens de mon retour à Bukavu. De mon frère Pacifique qui me donnait des ordres en l’absence de mes parents, partis en voyage d’affaire. Mon secret me grignotait. En moi, un mal s’était installé et je l’alimentais jour après jour. Pour qu’il me monte à la tête, je regardais beaucoup de films de guerre et j’attendais déjà le congé de l’an prochain qui tarderait à arriver. Mon pouvoir était toujours là, je le portais comme une auréole. Et mon frère qui n’arrêtait pas de m’engueuler : fait ceci, fait cela… Insupportable. Je crois que l’orgueil m’avait poussé. Toute la journée je pensais aux combattants, aux militaires :
- Comment ces gens fonctionnent-ils, réfléchissent-ils, comment se sentent-ils avec leur pouvoir ? C’est avec ces tracasseries en tête que j’avais repris les cours. La suite, vous la connaissez. Maintenant, je suis ici, dans cette espèce de camp de Kas Kamo où l’entraînement se fait avec des bâtons de bois et où l’humiliation domine. Nous devons aussi dormir avec nos bâtons. Et s’il arrive de le perdre ou de se le faire voler –il y en a qui font des blagues : cela se règle à coups de fouets. Comme tout le reste d’ailleurs parce qu’ici, ce qu’ils veulent en réalité, c’est que nous devenions des bêtes sauvages. Brutales et aveugles. Et ça marche on dirait. Je sens déjà que mon cœur devient dur comme une pierre. Maintenant, je tabasse les nouveaux arrivants. Je cogne fort. Je n’ai plus de pitié, plus trop de larmes non plus. Et je ne souris jamais. Je reçois les fondements de ma deuxième vie : si on m’ordonne quelque chose, je ne me pose pas de questions - j’obéis. Et s’il faut cogner je cogne. Quand l’heure viendra de tuer, je tuerais. On nous a bien expliqué :
- La politique ne concerne pas le militaire. Pas la peine de réfléchir trop. Je m’emploie à agir comme une machine, je chasse les sentiments lorsqu’ils se présentent. Je les chasse avec colère. Heureusement, le soir, il y a des causeries avec les instructeurs. Nous redevenons alors des hommes avec un cerveau, que l’on nourrit à coups de propagande. On nous explique comment Mobutu et ses FAZ ont pillé le pays. Comment ils ont humilié nos familles. Que le pays doit être libéré. Que c’est notre grande mission. On nous dit aussi comment on vivra quand on arrivera à Kinshasa. La ville lumière, la capitale. Là, pour nous, il y aura des belles maisons et des grosses voitures. Et de très belles femmes. On fera les plus grandes académies militaires en Europe ou aux Etats Unis… Moi, les femmes je m’en fiche un peu. Mais des belles voitures… Comme dans les films… Et l’académie. Surtout l’académie. Et puis l’argent aussi : prime de guerre, gros salaires… Tout ! On nous parle de l’Afdl. Afdl ça veut dire Alliance des Forces Démocratiques pour la libération (Congo-Zaïre), c’est l’union de quatre partis : le parti de la révolution populaire (PRP) de Laurent Désiré Kabila, le Conseil National de Résistance pour la démocratie (CNRD) du Commandant André Kisase Ngandu, le mouvement révolutionnaire pour la libération du Zaïre (MRLZ) dont le président est Masasu Nindaga et l’alliance démocratique des peuples (APD) qui rassemble des Banyamulenge et des Tutsis du Nord-Kivu et est dirigé par Déogratias Bugera. Nous allons donc devenir des soldats de l’Afdl. Au moins ai-je choisi le bon camp. Au bout d’un mois environ –j’ai un peu perdu le compte des jours-, on est venu nous chercher avec des camions. Un matin comme ça, sans prévenir et tout le monde s’est engouffré à l’intérieur. Nous ne savions pas ce qui nous attendait mais personne n’a demandé. Nous sommes restés là à ne pas nous regarder pendant que les secousses nous trimbalaient comme des pantins. Moi, je me fiche bien de savoir où on va. Je le saurais assez vite. Des jeeps avec des militaires armés ouvraient la route et la refermaient. Les militaires de Mobutu, les FAZ,, à cette époque représentaient encore une menace et nous étions une cible privilégiée pour eux : les traîtres, une armée en devenir, formée pour les foutre dehors. Ainsi les lieux d’entraînement étaient-ils tenus secrets même dans nos rangs. D’autant que nous ne sommes toujours pas armés. Mais je sais que bientôt, moi aussi j’aurais une kalachnikov comme ça, en bandoulière. Nous sommes arrivés dans un lieu qui s’appelle Kidot. Nous étions les premiers mais plus tard, d’autres camions pleins de jeunes se sont pointés et nous étions assez nombreux au final. A peu près 800. Les formateurs nous ont dit qu’à présent, ce serait ici notre siège, sur le terrain d’un vieux cimetière entre les monts Lemera et Mulunge. Le premier jour, on défriche et nettoie l’endroit à mains nues. De temps en temps, on trouve des ossements dans le sol. Des vieux corps oubliés. Nous sommes d’abord gênés, interloqués : que vont penser les ancêtres ? Mais au bout d’un moment, ça nous fait rire. Ensuite, on installe des tentes, des Nyata comme on dit en swahili. Elles ne sont pas très grandes mais on devra coucher à six dedans. Toujours en vue d’anéantir l’esprit civil je suppose. Au moins avons-nous un toit de fortune au dessus de notre tête. C’est toujours mieux que par terre et dehors. Le lendemain on nous présente le chef de centre, Robat, et nos instructeurs. Ce sont des rwandais et des ougandais pour la plupart. Visiblement, ce sont eux qui financent la guerre de libération.
- Recrues, vous avez réussi les tests d’aptitude et je vous félicite. A partir de maintenant, vous allez recevoir une véritable formation militaire. Vous méritez de devenir des libérateurs. Il a dit, et cela a touché ma corde patriote. J’étais tellement fier ce jour là ! Tous ces sacrifices que je ne comprenais pas mais voilà que les choses sérieuses allaient enfin commencer. Le mauvais rêve des dernières semaines allait s’effacer – s’effacer. Comme j’étais naïf… Le programme a donc commencé : 4h15, levé par coup de sifflet. Il ne s’agit pas de traîner sinon, le fouet se charge d’abréger tes rêves. Moi, je n’ai plus peur du fouet. Il fait souffrir mais ça passe. Alors qu’importe. Si je me lève c’est parce que maintenant je m’impose la discipline qui doit être celle d’un bon militaire. 4h30, tout le monde se retrouve au kujiko, la cuisine, pour prendre un repas, ce moment est dit « entre copains ». On mange un mélange de maïs et de haricots - parfois, il y a des lentilles à la place des haricots. En kinyarwanda, la langue des rwandais, on appelle ça du mvungure. Le mvungure est cuit dans un fût posé sur un foyer. On fait la queue pour remplir nos gamelles. Le plus souvent, les haricots qui sont en haut du fut sont trop durs et ceux du bas sont brûlés. J’essaye donc d’être servi du milieu. J’ai été habitué à bien manger moi. 5h15 Fin du repas par coup de sifflet. 5h30, les 800 soldats se déplacent vers les quatre robinets pour boire. On n’a droit qu’à une seule gorgée d’eau. 5h45, le grand besoin est organisé autour de 15 latrines creusées dans le sol. On n’a droit qu’à une seule coulée pour la journée. 6h00. C’est le moment de « Mchàka-mchàka » : le jogging. Deux fois le tour du mont Lemera, et il est grand comme tout, le mont Lemera. C’est vraiment dur, mais il vaut mieux ne pas s’arrêter sinon la punition guette et puis il faudra finir de toute façon. 7h45, Quinze minutes de pause. 8h00, l’entraînement commence. Des exercices physiques pour avoir des muscles forts. 12h30, on part se reposer dans les tentes jusqu’à 14h00. Le coup de sifflet nous tire de nos rêveries et on vient tous s’aligner en vitesse sur le terrain d’entraînement. Les exercices reprennent. 16h45, repos. 18h15, deuxième repas de la journée : du mvungure toujours. De toutes façons, il n’y a que ça ici. On dirait que je commence à m’y faire. 19h00, c’est le moment des causeries morales. Toujours mon instant préféré de la journée. Chaque soir j’attends avec impatience que les causeries morales commencent. Et qu’arrive le temps de la prière. Moi, je suis catholique et pratiquant. Dieu est mon véritable soutien et j’ai besoin de lui parler chaque jour. Je prie pour continuer à croire toujours dans le tout puissant. Sans lui, c’est certain, je serais déjà mort.
- Que celui qui a besoin de prier prie, quelle que soit son église. Dit le commandant. Ici, il y a des catholiques, c’est la majorité. Mais il y a aussi des maïkaris – ce sont ceux qui utilisent la magie, ceux des églises de sciences occultes et des musulmans. Après, on chante. Pour la gloire du pays. J’aime bien ça moi, chanter. Alors je chante très fort le soir. Très fort et la boule dans mon ventre s’en va un peu. A 20h00, chaque recrue doit faire part de ses difficultés afin qu’elles soient connues des instances supérieures qui tenteront de les résoudre. C’est une grande nouveauté, jusqu’ici, nos difficultés n’avaient l’air d’intéresser personne. A 20h30, tout le monde se couche.

Voilà, c’est comme ça que la vie à Kidot coule. Jour après jour. C’est dur. Moi, j’ai beaucoup de difficultés. Je m’adapte mal. Je n’arrive pas à bien faire le repos du jour et après je suis très fatigué et je peine avec les exercices. Mais je ne me plains pas. Non. Et je fais les exercices parce qu’ici, ils utilisent une nouvelle stratégie, fondée sur la culpabilité : lorsque quelqu’un n’y arrive pas, tout le monde est puni. Et ça, je ne veux pas que ça arrive. J’ai bien cru un instant que nos conditions de vie allaient s’améliorer en arrivant ici mais je dois constater que depuis qu’on est là – je crois que ça peut faire un mois- des gens meurent chaque jour. Il y a la malaria bien sur et d’autres fièvres encore mais surtout des diarrhées. Au bout d’un moment, les recrues meurent déshydratées. On les enterre en cachette et il est interdit d’en parler. Un jour, j’ai attrapé aussi la diarrhée. Peut être à cause de l’eau. Où bien ces haricots là, à tous les repas… Bref je suis salement malade. Avant le jogging, j’en informe mon instructeur ce qui me vaut une salve d’exercices supplémentaires. Ils font ça à chaque fois que quelqu’un avoue qu’il est malade.
- Tu veux te reposer à l’hôpital toi ! Il dit et il me taxe de carottier (filou).
- Non, commandant vraiment, je suis bien malade je crois.
- Pompe !
- … Je ne discute pas et je commence avec mes bras. Ils sont de plus en plus costauds mes bras et les muscles commencent à être bien dessinés. Pourtant ce matin, ils ne sont pas solides. Je vois le sol qui s’approche et s’éloigne comme dans un rêve. La tête me tourne un peu. Et le ventre… Il ne veut plus obéir à personne hein ! La merde se déverse dans un flot incontrôlable et voilà que j’ai sali tous mes vêtements. Je suis honteux. Le commandant lui, ça n’a pas l’air de le déranger, il dit simplement
- Ca va, je te crois. Tu peux aller à l’hôpital. Je le hais. Sur place, on me donne un peu d’eau pour que je puisse me laver. Et à boire aussi. Après, j’ai le droit de me reposer sur un lit –un lit ! Après le chaos de ces derniers temps, c’est vraiment étrange de se retrouver dans un lieu presque silencieux et protégé. Cette pièce tient du miracle. Je comprends mieux à présent pourquoi l’instructeur traque les carotiers. Le meilleur, tout de même, c’est que je suis seul –seul. Il y a bien ce type là, à côté de moi mais il est tout recouvert d’une blanquette – c’est ainsi qu’on appelle les couvertures que le Haut Comité aux Réfugiés distribue aux hutus dans les camps. Sa tête aussi est couverte. Il ne veut visiblement pas être dérangé. Au bout d’un moment, par curiosité, je m’approche pour voir qui est là. Je lève la couverture. C’est un homme plus grand que moi mais assez jeune tout de même, je dirais qu’il doit avoir 16 ans. Il ne bouge pas.
- Bonjour mon frère. Je lui dis. Pas de réponse. J’attends encore un peu en l’observant. Combien de temps cela fait-il que je n’ai pas bien dormi comme ça ? Il a de la chance. Je décide donc de le laisser. Retour à mon lit. Je me sens affaibli tout de même. Et puis les allers retour incessants aux latrines m’épuisent. Petit à petit, le sommeil me gagne. Je remonte la couverture sur mon visage, peut être qu’ainsi, moi aussi je dormirais profondément. Je me réveille d’un bon, tiré d’un rêve par une urgence gastrique. Quand je reviens, l’autre dort toujours. Je retourne vers lui. Je le secoue. Il ne bouge pas. Il a sommeil celui là hein ! Je prends alors sa main et je l’emmène de l’intérieur vers l’extérieur. Intérieur, extérieur. Intérieur… C’est là seulement que j’ai compris, quand sa main froide a été dans la mienne. J’ai compris que non, ce monsieur n’avait pas sommeil, c’est la mort qui était venu le chercher. Alors, il est parti avec elle. Hé ! Je tiens toujours sa main et je me sens tout gelé d’un coup. J’ai des fourmis dans les pieds. C’est la première fois que je touche un mort. Où même que j’en vois un comme ça, de si près. Et vraiment, complètement mort. Mais ici, c’est interdit d’être mort devant tout le monde ! Les morts on les cache et il ne faut jamais les évoquer. Je vais sans doute être puni si on sait que j’ai vu. Je retourne vite dans mon lit et je fais semblant de dormir tout le reste de la journée. La nuit, les instructeurs viennent et l’emmène. Je regarde à travers mes yeux le plus fermés possible. Ils sont venus avec quelques recrues. Ceux qui creusent. Les seuls qui ont déjà dépassé la limite. Parce qu’autour du camp, il y a des lieux interdits. Où les recrues n’ont pas le droit d’aller. Des lieux secrets. Je pense que c’est là qu’on enterre les gens. Bien entendu, je n’irais pas vérifier. C’est interdit, c’est tout. Grâce au repos et aux médicaments que j’ai reçus, je guéris vite. En deux jours, je suis dehors. Au centre, on est de plus en plus nombreux. Chaque jour, de nouvelles recrues arrivent. Presque toutes des enfants. A cette époque là, Kabila, qui était porte parole de l’Alliance, tenait des meetings dans l’Est. A Bukavu –qui est la première grande ville à être tombée aux mains des rebelles- il a réuni des centaines de personnes au stade Président Mobutu et aussi à la Cathédrale Notre Dame de la Paix. Il a parlé aux pères et aux mères de famille :
- On ne veut plus de Mobutu. Regardez vos enfants, ils ne peuvent même pas aller à l’école parce que vous êtes trop pauvres. Donnez les nous et quand le pays sera libéré les choses changeront. A leur retour, ils pourront étudier, nous leur donnerons des bourses et ceux qui le veulent pourront faire carrière dans l’armée et ils toucheront 100 dollars par mois. Auprès de lui, il y avait le commandant Masasu. Quel age il pouvait-il avoir alors ? Peut être vingt et quelques années ? Les gens étaient subjugués.
- Regardez, la jeunesse représente le futur de notre pays ! A-t-il ajouté en désignant son jeune ami. Et ils ont été acclamés par le peuple qui voulait croire qu’il pouvait se défaire de Mobutu. Le peuple qui voulait voir ses enfants accéder à l’éducation. Le peuple pour qui 100 dollars par mois c’était plus qu’il ne pouvait en espérer… Alors les parents ont donné leurs enfants. Oui. Beaucoup. Les écoles se sont vidées. Parfois, même les professeurs se sont engagés. Ils n’ont pas été volés à leurs familles tout ceux qui sont ici. Non. Comme moi, ils sont venus, volontaires pour chasser le roi Léopard. Parce que ça fait bien assez longtemps que tout ça dure. Malheureusement, certains sont morts avant même d’arriver. On raconte que partants de l’île d’Ijwi, de nombreux enfants se sont noyés alors qu’ils voulaient s’engouffrer dans les bateaux pour partir. Plus de 600 à ce qu’il paraît. Mais la majorité est arrivée aux centres de formation. Et ils continuent encore. Moi, j’ai fait partie des premiers. Avant tout le monde, je suis arrivé. Je l’ai creusé avec mes mains ce camp ci ! Peut être que là bas, à Bukavu, ma mère est finalement fière de son fils… Un jour enfin à la parade, le chef de centre a annoncé :
- Recrues, il est temps de connaître les armes et l’instruction tactique ! Ah ! Le temps de toucher les armes est enfin revenu. Ils savaient ce qu’ils faisaient en réalité, et leur éducation a fonctionné sur moi. Il y a peu, je rêvais de les tuer tous, les instructeurs, et de torturer le chef de centre jusqu’à son dernier souffle. Jour après jour, j’ai imaginé des pièges et des embuscades qui leur coûterait la vie à tous. Si j’avais eu une arme à ce moment là, si seulement mon ridicule bout de bois avait craché du feu… Ah ça, je les aurais fait souffrir ! Je leur aurais fait avaler le liquide amer qui coulait dans ma gorge et qui me rongeait le ventre… Et aujourd’hui, je suis si content ! Nous somme tous content on dirait. Nous allons apprendre encore ! Moi, il y a des choses que je connais déjà depuis Uvira mais fidèle à mon serment je ne dirais jamais que j’ai reçu une formation ailleurs. Et puis c’était avec les mayi mayi alors qui sait si l’on ne me prendrait pas pour un espion ici. Il faut tout envisager et se méfier de tout le monde. De toute façon, je préfère ignorer ce que je sais pour apprendre encore plus. En tout cas, une chose est claire, mon unique ennemi c’est l’armée de Mobutu. C’est sur eux que je déverserais toute ma haine le moment venu. Pendant l’instruction tactique, nous apprenons à nous battre. C’est mon cours préféré. On nous montre comment se déployer, se déguiser, ramper, sauter. C’est comme dans les films d’action. Pour le reste, il faut environ deux jours pour comprendre le fonctionnement d’une arme. D’abord, il y a l’aspect technique : comment ça tire, la puissance, l’intérêt d’utiliser une telle arme… Puis l’instructeur fait une démonstration, il démonte entièrement l’arme. Il faut nous voir dans ces moments, tellement concentrés qu’à quelques détails près, on pourrait croire à une classe d’écoliers. Pièce par pièce, il nous montre puis remonte. Puis il demande si tout le monde a compris. Pour certains, une explication suffit mais pour d’autres, il faut recommencer dix fois. Nous ne sommes pas tous égaux devant l’intelligence. Moi j’aime comprendre tout de suite. J’ai toujours fait partie des plus malins, il n’y a pas de raison que ça change. Pour les autres, les instructeurs, dans ce cas, sont tolérants : jamais de punition si on demande un éclaircissement. Cette fois, j’ai l’impression que les choses ont vraiment changé. Parfois, j’ai même des petits instants de bonheur. Pendant les défilés par exemple, on chante et on crie, ça remonte le moral des troupes. Ensemble nous reproduisons la chorégraphie : monter l’arme, descendre, marcher, claquer des talons, quart de tour… Tous ensemble. J’aime beaucoup. C’est simplement beau. Oui, on nous traite mieux à présent, on nous distribue de l’alcool et des cigarettes. Cela nous permet de nous évader un peu d’ici et de rire entre nous. Au début, je n’arrivais pas à fumer mais je me suis forcé et maintenant le tabac est mon ami intime. Je me réfugie, lorsque je fume, je ne pense plus, je regarde la fumée qui sort de ma bouche. J’essaye de faire des ronds. On nous met aussi du chanvre dans la nourriture. A notre insu naturellement. C’est un cuisinier qui me l’a dit. Il s’appelle Kas et ici, il est ce que je pourrais considérer comme un ami. Il est arrivé après moi. Lui, il vient de Goma. Nous dormons dans la même tente depuis que Jérôme a été emporté par la fièvre. Jour après jour, je l’ai vu décliner. Un jour il est parti à l’hôpital et il a disparu. Nous n’avons pas eu d’explication et un matin, Kas s’est pointé pour le remplacer. J’ai tout de suite su que je pouvais m’entendre avec lui. Il a l’air malin et comme moi, il écoute beaucoup. Sa maman est morte et son père s’est remarié. Lui, il est le seul enfant de cette maman là alors, il s’est toujours senti différent dans sa famille. Les autres l’appellent le noir parce que sa peau est plus foncée que la leur. Son père le frappe pour montrer qu’il n’a pas sa préférence et il ne va pas à l’école, on lui dit que les fournitures sont trop chères et que son frère qui est plus intelligent que lui les mérite plus. Un soir, il a surpris une conversation entre sa belle mère et son père :
- Je crois que nous n’avons pas de chance, disait-elle, notre fils, Kas, je crois que c’est un enfant sorcier. Regarde les problèmes d’argent que nous traversons en ce moment… En plus, je l’ai vu l’autre jour avec des grigris… Elle inventait bien sur mais chez nous, les enfants sorciers sont considérés comme maléfiques, on dit qu’ils apportent irrémédiablement le malheur à leurs proches. Sans plus d’explication, les adultes se mettent soudain à les traiter en pestiférés et à les battre. Puis ils sont bannis. Renvoyés. Ils rejoignent alors la rue et font la manche pour survivre. On les croise de partout, des enfants, parfois très petits avec des vêtements déchirés et sales. Alors le lendemain matin, Kas a volé de l’argent chez lui et il a pris le bateau jusqu’à Bukavu. Pendant toute la traversée, il pleuré dans un coin en regardant l’eau. Des mamans lui ont proposé des bananes, du pain et des avocats qu’il a refusés. En arrivant il est allé s’engager. Il a dit qu’il avait été assistant de cuisine dans un hôtel de Goma. C’est faux mais cela lui a permis d’atterrir aux cuisines. Je vous l’ai dit, c’est un garçon rusé. Il a un an de plus que moi. Bref, Kas m’a dit qu’on lui demandait de mettre du chanvre dans la nourriture, et de la fermer s’il voulait rester en vie. J’avais bien remarqué, moi, quelque chose de bizarre. Après le repas du soir, je vois que les autres se mettent à rire entre eux, l’ambiance change. Moi, ça me donne plutôt envie de vomir et puis ça me rend triste et taciturne. Je m’isole dans mon coin pour penser. Certains en concluent que je me considère plus importants qu’eux. Un soir quelques jeunes m’ont cherché des noises mais un chef de groupe a pris ma défense. Je n’avais pas peur des autres, non, je passe beaucoup de temps à faire des exercices. J’en fais même plus que n’en réclame l’entraînement. Je suis devenu fort et surtout, je ne crains plus la douleur. Mais je lui en ai été reconnaissant. Ce gars là, je l’avais déjà remarqué. C’est un gars qui m’épate, un ancien collègue de la promotion. Il a 17 ans je pense. Il comprend tout immédiatement comme si les choses étaient déjà dans sa tête. Il retient tout ! Et puis sa façon de défiler m’impressionne. On lui montre une fois et voilà qu’il peut sortir du rang pour le refaire. En swahili on disait :
- Il est chapu. Pour dire qu’il est vraiment brillant. D’ailleurs il a été rapidement promu. C’est un exemple à suivre ce type là, d’autant que maintenant, j’ai l’esprit de m’imposer et j’ai l’intention de ne rien me laisser dicter par personne, en dehors du commandement militaire bien sûr. Dorénavant, je ferais ce que je veux et pas ce que les gens veulent que je fasse. J’ai hâte de commencer à mettre fin à la dictature. Je fais partie de la première promotion de congolais formés pour cela. J’appliquerais l’idéologie de l’Afdl :
- Tchunga raya na mali yake : Il faut garder le peuple avec ses biens. Nous allons faire partir l’homme qui se prend pour dieu et qui nous a laissé dans la misère depuis 32 ans. Et bâtir notre pays. Il y a une chanson que j’aime bien et qui dit ceci :

Les jeunes sont partis dans la brousse, Même si deux sur quatre d’entre eux meurent, Les autres construiront la nation. Même si sur six qui progressent, seul deux d’entre eux restent, Ils construiront la nation, Et même s’il ne devait en rester qu’un, Celui là construira la nation.

Tout le monde chante, la masse, c’est très beau. Moi, à la chorale, je suis devenu « Osi moral », c’est-à-dire que j’encadre les autres et c’est moi qui entonne les airs. Un jour, ils ont demandé qui voulait devenir osi et je me suis levé. Dans mon groupe, on est plus de 100 et je suis fier de commencer les chansons. Lorsqu’on chante, c’est comme si le monde se limitait à cet espace. Le temps s’arrête et je sens qu’une chaleur accueillante me gagne. Je crois que j’établis un contact avec Dieu. Le tout puissant. Mon père. Un matin, on nous a annoncé « siku ya kupasi » : la formation est terminée. Nous sommes officiellement des soldats de l’Afdl et nous allons partir au front. Enfin ! Pour l’occasion, deux des responsables les plus remarquables de l’alliance nous apparaissent. Masasu Nindaga et Kisasu Ngandu en personnes ! Ils nous apportent des vêtements, pantalons, jaquettes, et chaussures « good year », de grandes bottes en caoutchouc. Ce sont des tenues civiles, pas militaires. Ce n’est pas grave, bientôt je m’équiperais d’une belle tenue chez l’ennemi. Ils ont aussi amené des armes : des kalachnikov. Après avoir passé les troupes en revus, Masasu a fait un discours :
- Maintenant soldats, le vrai travail commence. Vous devrez être disciplinés et obéir aux ordres… Je regarde autour de moi et je vois comme nous sommes nombreux à être des kadogos. Mais nous ne sommes plus des enfants car dans l’armée, petit ou grand, il n’y a pas de différence : même travail, même somme d’argent, même sort, même punition. Je regarde à présent Masasu. Il a une voix douce et calme. Il est si jeune ! Je me demande comment il a commencé et comment il en est arrivé là. Je suis impressionné comme les familles de Bukavu ont du l’être durant les meetings. En plus, sa tenue militaire est impeccable. Il m’inspire un profond respect. Soudain, une nouvelle arrive : les instructeurs vont passer dans les rangs pour désigner 30 personnes qui resteront au centre pour devenir formateurs à leur tour. Nous sommes probablement plus de 2300 ici, j’espère que je ne serais pas désigné. Je ne veux pas rester plus longtemps dans le terrain de sang, comme on l’appelle (kiwandja la damu). Je regarde droit devant moi et je sers les dents quand l’un d’eux s’arrête devant moi.
- Toi, tu restes. Ce sont les ordres et j’obéis. Je ne suis pas content mais je ne montre rien. Le soir, vers 22 heures des cars sont arrivés et ont emporté les troupes sur différents fronts. Moi, je suis resté avec les nouvelles recrues. Dieu l’a voulu ainsi. Dés le lendemain, les choses se sont améliorées encore pour moi. Je suis devenu un commandant. Fini les exercices, maintenant je tabasse les recrues. Comme j’ai été tabassé. Je suis de l’autre côté. Et j’ai un bâton de commandement très dur. Je tape sur la tête, sur les fesses. Je sais que je leur fais mal, je les entends crier ou gémir mais l’armée est ainsi et je n’ai aucune pitié. Je leur demande de se coucher par terre puis de se relever. De se coucher à nouveau, je creuse des trous dans la terre, j’ordonne qu’on baisse son pantalon… Un jour, on m’apprend que je suis transféré à Rumangabo un autre centre qui vient d’ouvrir près de Goma. Jusqu’à présent, il n’y avait que celui de Kidot. Départ de nuit en jeep. J’arrive au petit matin. Ce centre à l’air bien organisé, il y a même des constructions en dur. Il s’agit en fait d’un ancien camp militaire des commandos de Mobutu. Les recrues dont je m’occupe sont des gardiens du parc national de la Virunga, un très grand parc Naturel où l’on dit qu’il y a des lions, des éléphants et des gorilles (C’est vrai, il y en a, j’aurais l’occasion de le vérifier plus tard). Je me demande si ces gardes se sont engagés de gré ou de force mais je ne pose pas de questions. Dans l’armée tu ne poses pas de questions ou on te soupçonnera de préparer quelque chose. Dans ce camp, il y a des filles. Elles sont exploitées par les formateurs. Ils passent près d’elles et disent simplement :
- Toi, tu viens chez moi. C’est un ordre. Elles doivent s’exécuter parce que ce sont des commandants qui parlent. Les femmes, c’est comme de l’or dans le centre. Moi, en général, je ne fais pas très attention. Mais un jour, je vois cette fille de 19 ans. Elle n’est pas spécialement belle et elle est plus âgée que moi -j’ai 12 ans et demi - mais j’apprécie bien son sourire. Je connais son histoire. Elle faisait partie d’une milice et a été récupérée par les interahmwes. Elle est devenue le garde du corps d’un commandant et a vécu deux ans dans la forêt, à moitié nue, à dormir par terre sous les arbres avec sa kalachnikov. Il faut le faire, vivre dans la forêt. Il faut être fort. J’imagine qu’il a bien du profiter d’elle son chef. Ensuite, elle a été capturée par l’Afdl. Comme elle est congolaise elle a été épargnée. Maintenant elle est ici pour qu’on lui change sa façon de penser. Elle va devenir un soldat de l’alliance. Elle a le regard dur mais elle me plaît bien. Alors je me décide. Pourquoi tout le monde en profiterait sauf moi ? Je m’approche d’un pas sur et je dis simplement :
- Ce soir, tu viens préparer chez moi. Je n’attends pas sa réponse et je m’éloigne. De toute façon, elle n’a pas de réponse à donner. Elle sait que si elle n’obéit pas, elle sera punie. J’y pense un peu pendant la journée. J’y pense beaucoup à vrai dire. Je n’ai jamais couché avec une femme et celle-ci, pour couronner le tout, est plus âgée que moi. Ouh ! De toute façon, je n’ai rien à lui prouver. C’est une recrue. Je suis son chef. Si elle se moque de moi, je la tue. Elle le sait. Elle ne se moquera pas de moi. Le soir, lorsqu’elle arrive, je lui montre simplement la cuisine. Elle prépare du foufou, du maïs et des petits pois. Nous ne causons pas. Je ne sais pas quoi lui dire. En plus, les commandants ne parlent pas avec les recrues. Je la regarde du coin de l’œil pendant qu’elle prépare et tourne vite les yeux si elle se retourne. Ensuite, nous mangeons. Toujours en silence. Puis je lui ordonne de passer la nuit ici. Elle ne refuse pas, elle n’accepte pas non plus. Elle ne fait rien. Elle se déshabille. Je suis content de voir une fille nue en face. J’en ai déjà vu de loin mais là, de près comme ça… Je la trouve très séduisante même si elle n’est pas très belle. La suite, je crois que ce n’est pas vraiment impeccable. En tout cas, c’est rapide. Je me dis que c’est la première fois et que ce n’est pas grave. Je la raccompagne jusqu’à sa tente. Le lendemain, j’y pense un peu mais un commandant ne pense pas à une recrue. Alors je l’oublie. Je ne la rappellerais que deux semaines plus tard, un soir, et puis plus jamais. Ca ne m’amuse pas tellement au final. Elle a l’air de s’ennuyer, c’est triste et ça me donne envie de la foutre dehors à coups de bottes. Mais il me reste quelques bribes d’éducation : on ne cogne pas une femme –même si celle-ci, c’est un militaire, pas vraiment une femme. Je continue à former mes gardes. D’autres s’occupent de kadogos. Sur la rive droite, de l’autre côté du camp, il y a aussi des anciens Faz. Ils sont là pour qu’on leur change l’idéologie. On appelle cela le recyclage. On dit qu’ils n’opposent pas vraiment de résistance sur le terrain. Je peux comprendre, ils ne sont plus payés depuis des années, pourquoi vont-ils se faire tuer ? Ici, on se contente de leur inculquer une nouvelle idéologie et de leur faire faire quelques exercices puisqu’ils savent déjà se battre. Ils rejoindront ensuite les rangs de l’Afdl sur le terrain. Ennemis d’hier, amis d’aujourd’hui… Un matin, en passant vers la rive droite, j’observe un peloton d’anciens FAZ. Hé ! Qui je vois ! Le vieux là-bas, je le connais… Les souvenirs arrivent en rafale et me coupent les jambes net. Je ne sais pas si c’est le plaisir où la colère à vrai dire. Ce type… Dieu l’a replacé sur mon chemin, il y a peut être bien une justice. C’était un jour de 1995, bien avant que tout cela ne commence. Je rentrais de l’école à pied, une fois encore j’avais fui le cours et surtout le chauffeur. J’avais besoin d’air moi. De l’école à la clôture et de la clôture à l’école… Bref ce jour là, j’avais fui. Alors que j’arrivais vers feu rouge, un rond point central de la ville, j’entends qu’on m’interpelle :
- Hé petit ! Du coin de l’œil, je vois que ce sont des militaires. Autant dire que c’est très mauvais signe. Je passe mon chemin, comme celui qui n’a pas entendu. Mais mon cœur bat fort parce que je sais de quoi ils sont capables ces voyous.
- Hé toi là bas, tu entends, viens ici tout de suite si tu ne veux pas avoir de problèmes graves hein ! Là, je n’ai plus le choix. Il va falloir que je les affronte. Je me dirige vers eux. Je vois qu’ils regardent mes boots. Des boots neuves que ma mère m’a rapporté de voyage. Elles sont dans le style militaire puisque c’est la mode du moment. En cuir noir et brillant car je les cire très bien. Je suis un garçon coquet. Je n’ai que 11 ans mais comme je suis élancé je chausse déjà presque 40. Dans le lot de ces militaires là, il y en a un qui est court. C’est lui qui parle :
- Ce sont des boots militaires que tu portes là. Tu dois les rendre.
- Non non, ce ne sont pas des boots militaires, ma mère me…
- Toi tu discutes avec un militaire ? (Il a l’air incrédule et méchant soudain, il fronce les sourcils) Enlève ça. J’hésite. Je me dis : – J’ai fuis le cours, j’ai fuis le chauffeur, maintenant si je rentre pieds nus on va me chicoter à mort ! Mais le temps coule. C’est déjà trop et les coups commencent à pleuvoir. Avec une corde : une fois, deux fois dans le dos. Fort, et je sens la brûlure qui me traverse tout entier. Alors j’ai levé la tête et d’un coup, je me suis mis à courir –courir. De toutes mes forces :
- S’ils m’attrapent je vais mourir ! Je me suis dit, et j’ai accéléré encore comme un cheval fou. J’ai couru si vite, si longtemps qu’ils se sont perdus quelque part derrière moi. Quand je suis arrivé à la maison, je saignais. Bien sur je n’ai rien dit et j’ai du dormir à plat ventre durant plusieurs jours. Mais j’ai surtout gardé la haine en moi. C’est resté, là dans le ventre. C’était la première fois que je subissais une telle violence. Ces gens devraient payer. Ce vieux là, qui m’avait fouetté, j’allais le retrouver un jour, dans d’autres conditions. Et le temps m’a donné raison. Le voilà qui s’entraîne, là, sans savoir que je l’ai à l’œil. Il n’a pas de chance, tomber sur moi aujourd’hui que je suis trop méchant. Et chef. J’ai souri, j’ai inspiré en levant le menton puis j’ai demandé à des recrues :
- Amenez-moi ce militaire là. Il est face à moi maintenant.
- Tu te souviens de moi ? Je demande et il a l’air de ne pas me connaître du tout.
- Tu m’as fouetté un jour pour me voler. Et je lui retrace la scène. Ca y est, il se souvient et la peur arrive sur son visage et lui donne l’air stupide. Moi, je savoure, je lui dis calmement que je vais lui donner 500 fouets. Il crie que non. Je lui dis que si puis j’ordonne à mes hommes :
- Venez, on s’occupera de lui ce soir. Il va passer une bonne journée celui-là, à trembler pour sa vie misérable ! Je me réjouis déjà. Je vais le fouetter si fort… Enfin l’heure de la vengeance est arrivée. Et puis aujourd’hui je n’ai plus peur de faire mal. Je le savais, papa que je te retrouverais un jour. Je suis tellement content que j’en frétille de joie. Bien sur, mes dents sont serrées. Ce n’est pas comme le véritable bonheur, ce sentiment là se nourrit de violence et de malveillance. Mais qu’importe, c’est comme ça que les choses fonctionnent dans ma nouvelle vie. Vers midi pourtant, une idée me vient :
- Ah ! Mais si je progresse un jour sur le front et qu’il est derrière moi… Il peut me mettre une balle dans la tête hein… Je chasse cette idée. J’ai tellement attendu ce moment. Ce soir, nous irons le chercher. Quand il a été entre nos mains, je lui ai dit :
- Couche ! Lui, il était misérable, il se recroquevillait comme un fruit pourri en gémissant :
- Afande, pitié, pitié… Afande, ça veut dire commandant en swahili.
- Elle est loin l’époque où tu te tenais bien dressé dans ton uniforme hein ! J’ai pensé Autour, les autres se sont mis à chanter et à crier pour créer l’ambiance. Dans ma main, j’ai mon bâton. Je tourne. De nouveau l’image de ce vieux derrière moi au front. Une balle dans ma tête. Après tout, je l’ai retrouvé moi. Il peut me retrouver aussi. Alors j’ai dit :
- Vous savez quoi, on va le libérer. Mais mes hommes ne veulent pas. Avec ce qu’il m’a fait… Et puis les FAZ, ils ne les aiment pas beaucoup tout de même, eux aussi ont été maltraités. Celui-ci pourrait payer pour tous les autres… Moi je reste ferme et on le relâche. J’ai à présent un nouvel ami. Il me doit quelque chose. Je crois que j’ai pris la bonne décision. Au fond, ma victoire est plus grande encore et je la savoure comme une gorgée de whisky. Petit à petit, je la laisse descendre en moi et allumer tout mon corps. Et mon esprit aussi. Je suis fier. Etrangement, un sentiment de liberté m’a gagné. Pour la première fois depuis tout ce temps, j’ai l’impression d’avoir commis un acte qui n’était pas guidé par la terreur ou la colère. J’ai pris une décision en toute liberté. C’était bon. Un jour, après quelques semaines passées ici, un commandant arrive du front de Kisangani. Ils ont encerclé la ville, il leur faut à présent du monde pour lancer l’attaque finale. Nous sommes au rassemblement le matin. L’un des chefs du centre se dirige vers moi :
- Toi tu as été instructeur. Tu vas être commandant. Tu te sens capable ?
- Bien sûr ! Tout à l’heure, un autre instructeur a été désigné. Il a répondu qu’il ne se sentait pas capable de diriger une section. Je l’ai regardé du coin de l’œil avec beaucoup de mépris. Il n’arrivera jamais à rien celui là. Comment peut-on refuser le commandement ! Moi j’ai accepté et je vais me tirer d’ici. Enfin ! Nous sommes en février de l’année 1997. Je suis très agité, j’encadre une section de 16 personnes. Kisangani, c’est la troisième ville du pays qui borde le fleuve, au Nord Est. Cette bataille là, nous devons la gagner parce que dans notre tête à tous –et probablement aussi dans celle du pouvoir central- c’est le dernier pas avant la capitale. Alors je suis arrivé au front décidé à donner tout ce que j’avais. Avec les yeux grands ouverts et mon fusil bien en main. Décidé à baller quiconque croiserait mon chemin. Jusqu’ici, les troupes de l’Afdl n’ont pas affronté beaucoup de résistance, en dehors des interahamwes. Mais ici, à Kisangani, c’est autre chose. Les FAZ se battent pour une fois, des combattants bien formés : des parachutistes et des commandos. Il y a aussi des ex FAR (Forces armées rwandaises, des Hutus) et les éclaireurs ont rapporté qu’il y avait de nombreux mercenaires blancs. Des types qui à eux seuls sont capables de déglinguer toute une section ! Comme Arnold Shwarzenneger ! Moi, j’aimerais en voir un. Heureusement, nous avons avec nous ceux que l’on appelle les gendarmes Katangais. Eux, ce sont des militaires très bien formés venus d’Angola pour défendre notre cause. Ils sont arrivés par le Rwanda avec des armes et des radios Motorola. Et quand je dis des armes… Ils ont même des lance-roquettes avec presque 10 lanceurs, des trucs russes qui s’appellent orgues de Staline. La musique de cette arme, c’est quelque chose ! Nous partons de Bukavu et les troupes sont chargées dans des camions. Moi, je suis dans la jeep, devant avec le chef. Elle fonce et nous sommes très secoués. Je m’accroche à mon M16 et je ne bronche pas. Les armes sont arrivées ce matin au centre, dans un camion. Des kalachnikov toutes neuves et d’autres trucs plus sophistiqués. D’où viennent-elles ? Je ne pose évidemment pas la question. Je me dis que des grands de ce monde nous soutiennent visiblement. Lorsque nous arrivons, c’est le calme qui m’interpelle. Personne ne parle ici. Même les oiseaux se taisent. On attend. A 4 heures du matin, nous commençons la progression. Les tirs fusent. Nous avançons lentement, l’ennemi est partout. Tout ce qui m’importe, c’est la musique de mon arme, cette nouvelle musique, si forte. Ce n’est plus de l’entraînement maintenant. C’est pour de vrai. J’ai la frousse mais je me sens en pleine possession de mes moyens. Ma tête, mon corps, tout répond parfaitement. Je vois autour de moi des collègues qui commencent à tomber et à mourir. Moi, je suis comme dans un jeu. Je cours, je me jette par terre en défiant la mort. Quand je croise un corps, je me dis simplement :
- Ton temps est terminé mon frère. J’avance et dans ma tête il y a la chanson qui revient : « Même si deux sur quatre d’entre eux meurent, les autres construiront la nation ». J’avance. Même si je suis le seul qui reste, je construirais une nation. Ce qui me fait le plus peur, en fait, c’est de tuer quelqu’un, de faire couler le sang par mon arme. Soudain, un homme, grand, se dresse devant moi. Il vient de sortir de sa cachette, je ne l’avais pas vu. Je tire. Il tombe. Je crois bien que je l’ai eu à l’oeil. C’est la première fois que je tue quelqu’un… Je me sens étrange, j’ai l’impression que mes cheveux veulent sortir de ma tête. Mais il faut que je reste concentré, ma section compte sur moi et si je suis distrait, on va me tuer ailleurs. Je continue. Ca passe. Ce n’est pas si terrible de tuer quelqu’un, c’est même plutôt facile. Voilà, son heure était venue. Moi, je suis heureux, je vis mon baptême avec fougue. Cette fois, ça y est je suis devenu un vrai militaire. La bataille dure longtemps. Le jour se lève puis se couche. Nous marchons beaucoup. C’est fou ce qu’il y a comme ennemis. De partout, ils arrivent sans arrêt. Moi, je tire, je tire toujours. De toute façon, je suis là pour ça. Je tue beaucoup de monde pour mon baptême. On tue même dans nos propres rangs. Ceux qui n’arrivent plus à marcher parce qu’ils sont fatigués ou malades sont exécutés d’une balle dans la tête. Ils ne doivent pas tomber aux mains de l’ennemi qui, avec ses méthodes de torture finirait par les faire parler. Et cela nous mettrait tous en danger. Hors de question : PAN ! Ca me fait mal au cœur quand même, je vois autour de moi les corps inertes. On les laisse derrière nous. Impossible d’enterrer dans ces conditions. Nous reviendrons plus tard. Quand tout sera gagné. Je note que les enfants sont parmi les plus résistants. Nous sommes les combattants du siècle, c’est le commandant qui l’a dit. C’est vrai, après tout, nous n’avons aucune conscience de la mort. Pour nous, la vie n’est pas sacrée. C’est un avantage à la guerre. Si quelqu’un s’approche : balle. Même si c’est un civil et surtout s’il est jeune. Ne peut-il pas être un militaires déguisé ?... Nous apprenons bientôt que l’aéroport vient de tomber aux mains de nos troupes. Nous voyons aussi des hélicoptères qui décollent : on nous dit qu’ils emportent les mercenaires. La victoire est proche. Nous faisons un arrêt avant d’entrer dans la ville, histoire de laisser fuir ceux qui veulent le faire. Pendant que nous avançons, certains FAZ déposent les armes et nous disent qu’ils veulent combattre à nos côtés. Ils sont acceptés sans problème. Ennemis d’hier, amis d’aujourd’hui. Roy, l’un d’entre eux devient immédiatement un copain. C’est un ancien garde civil. Je lui demande :
- Pourquoi tu fais ça ?
- Je ne suis plus payé depuis longtemps et l’équipement n’arrive plus alors moi, me battre pour Mobutu, je ne veux plus. Je préfère vous rejoindre. Il ajoute que la progression de l’Afdl est facilitée par la rémission de nombreux FAZ.
- Si nous gagnons mon vieux, c’est parce que nous avons la force ! Je lui réponds un peu énervé. Il n’ajoute rien. Lorsque nous entrons dans la ville, beaucoup de personnes ont fui. Les congolais mais aussi les hutus qui s’étaient réfugiés ici. Une maman s’approche soudain de moi et m’offre un verre de Lituma, ce sont des bananes pillées avec de l’eau. Elle me remercie de les avoir libéré. Je suis surpris et ému. Jusqu’ici, le seul contact que j’ai eu avec des civils, c’est lorsque nous forçons leur porte pour vérifier qu’ils ne cachent pas d’ennemis. Je bois avec délectation. Je la remercie beaucoup. Je suis fier. Nous sommes le 15 mars 1997 et Kisangani est à nous. Depuis son exil, en Europe, le vieux Mobutu doit commencer à mesurer ce que nous sommes… Je repense aux déclarations du premier ministre, Kengo Wa Dondo, qui assurait il y a deux jours que Kisangani ne tomberait pas -grâce aux radios, nous sommes informés de tout. Je pense aussi à cet homme politique français qui a dit en début de semaine que la ville ne semblait pas sur le point de tomber. Une voix crie en moi :
- Vous n’êtes pas au bout de vos surprises ! Nous avons pris Kisangani et bientôt, c’est la capitale qui tombera. Nous allons libérer ce pays. Il faudra vous y faire !

Après cela, effectivement, il n’y a plus eu qu’un nom sur toutes les lèvres : Kinshasa, la ville lumière.
- Après moi le déluge, n’avait cesse de dire, le Maréchal. Après lui, il y aura en fait l’Afdl et le peuple libéré. Nous sommes galvanisés. Avec nous, il y a des cadres Tutsi qui traquent sans relâche les Hutus. Quelques jours après la victoire de Kisangani, alors que nous effectuons le ratissage autour de la ville, nous abordons un village, fief Hutu, où il reste encore des femmes avec leurs enfants et quelques vieillards, certainement des familiers des combattants. Il y a aussi de plus jeunes hommes malades ou blessés. Tous se sont réfugiés dans l’église. Nous entrons. Ils sont là, allongés par terre. Ils n’ont pas d’armes. Un commandant Tutsi nous ordonne de les faire sortir. Ce que nous faisons. Lorsque tous sont entassés sur la place, leur haine se déchaîne. Partout les lames, au bout des fusils se plantent dans des corps. Les femmes ne sont pas épargnées. Les enfants non plus d’ailleurs et je vois soudain cette image abominable. L’un de nos commandants a saisi un enfant. Petit, il doit avoir un an ou comme ça. Il pleure. Et avant que j’aie eu le temps de comprendre ce qui se passait, il l’a projeté contre le mur de l’église. L’enfant crie, il saigne. Il a l’air brisé. Mais l’autre le saisi de nouveau, le fait tournoyer par une jambe et le projette encore. Et encore. Jusqu’à ce que le petit se taise. Il est mort à présent. Autour, on torture des gens, on les tue. Je suis horrifié mais je sais que je ne dois rien dire si je tiens à la vie. J’ai la nausée. Ceux qui restent sont rassemblés sur la place. On nous demande de quitter les lieux. Seul une petite troupe reste pour les surveiller. Je ne sais pas ce qui va leur arriver mais je me dis qu’ils vont probablement être tués. De toute façon, les hutus ne peuvent pas rejoindre nos rangs comme les autres prisonniers de guerre. Les Tutsis n’en veulent pas. Je sais que ceux qu’ils croisent sont exécutés. La guerre pousse à des choses terribles. De ce jour, les cauchemars ont commencé. Systématiques et angoissants. Des tirs, des cris, je me réveille d’un bond. Traqué. J’ai peur.

ACTE 3 - Le commandant

Il n’a pas fallu longtemps pour que je rencontre celui qui allait devenir mon commandant de cœur, presque mon frère : Anselme Masasu Nindaga. Après le front où les Tutsi avaient massacré pas mal de Hutus, nous prenons l’aéroport de Kindu. C’est assez facile car il n’y a pas vraiment de résistance à part quelques bérets rouges, des FAZ, qui finissent par tomber. Les autres déposent les armes et rejoignent nos rangs. Ennemis d’hier… Mais je me suis habitué. A Kindu, j’ai été désigné pour rejoindre l’unité des premières lignes. Nous sommes en quelques sortes des éclaireurs. Comme j’étais fier alors d’être en première ligne. J’y voyais une promotion de courage ! Pas de pitié ! Je m’imaginais espionnant pour le compte de l’Afdl et je me sentais important dans mon rôle. Pauvre enfant ! Je sais bien maintenant qu’on nous envoyait à l’abattoir. Ce jour là donc, nous sommes 26 personnes. Pendant que nous attendons, vers l’aéroport, certains amis décident d’aller cueillir des fruits dans la forêt. Ils ont le ventre creux et la ration d’aujourd’hui se laisse attendre. Moi, j’irais tout à l’heure, il semble que je n’ai pas très faim aujourd’hui. Je suis perdu dans une rêverie lorsque j’entends des explosions. Et puis des cris. Des mines. Les amis ont sauté sur des mines, certainement posées là par les Interahamwes. Je m’approche de l’entrée de la forêt, prêt à voir le pire. Je connais les dégâts causés par les mines. Là, à quelques pas de moi, il y a mon ami Christian. Il est au sol. Ses jambes… Il n’y en a plus. Partout autour, c’est comme de la viande de bœuf. Avec beaucoup de sang. Il m’appelle. Je viens. Il me dit qu’il va mourir. Je n’arrive pas à lui dire que non, il ne va pas mourir. De toute façon quelle vie il aura avec ce corps tout rétréci.
- Reste avec moi Lucien, pour m’accompagner Il a demandé. Alors je l’ai pris dans mes bras et je suis resté. Jusqu’à ce qu’il parte. Après, je me suis levé et comme un robot, je suis ressorti de la forêt. C’est dur la guerre quand même. Si on n’a pas les nerfs solides, on peut devenir fou pour toujours. Christian n’est pas le seul à être tombé dans cette forêt. On fait les comptes, nous ne sommes plus que 19. Les autres ne sont pas tous morts mais ils sont blessés. Et il n’y a pas de médecins ici. C’est terrible, ce sont de vilaines blessures. On finit par les envoyer vers Shabunda où ils seront soignés. La haine s’est emparée de moi. Une haine assassine. La nouveauté, c’est qu’avec mon arme en main, je sais que je vais pouvoir la concrétiser. Prendre des vies pour guérir ma colère. Jamais avant je ne me suis senti dans cet état. J’ai un sentiment de puissance aveugle, je suis devenu quelqu’un de dangereux et cela me réjouit. Oui, je suis un tueur.

Féroce.

Partout où nous passons, nous ballons les hutus que nous croisons. Nous sommes tous fâchés cette fois, l’image de nos amis agonisants nous hante de frais. Il n’y a pas de temps pour la torture mais on tire sur tout ce qui bouge. Même les fous, même les imprudents. Une balle dans la tête. Ils n’ont qu’à pas se promener en zone rouge. J’encaisse la violence et la mort. Et je la rends. Gare à celui qui croise mon chemin. Pauvre Christian. Si nous avions le temps, je ne dirais pas non à quelque torture maison. La colère ne cesse de monter mais soudain, un autre souvenir récent me revient en tête. C’était lors du massacre au camp de réfugiés Hutus. Cet après midi-là, souvenez-vous, les Tutsi avaient pris leur temps. Ils coupaient petit petit. A côté de moi, ce jour là, il y a ce soldat. Il peut avoir 20 ans je pense. Il est congolais comme moi mais visiblement, il connaît mal les manières des Tutsis. D’où sort-il celui là ? Il n’a pas été formé ou quoi ? Je le vois qui s’agite, je l’entends qui peste dans sa barbe. Au bout d’un moment, n’y tenant plus, il s’est insurgé :
- Pourquoi tuons nous des innocents comme ça. Nous ne cherchons que les militaires ! Moi j’ai de la peine pour lui. Je sais qu’il court au devant de très graves ennuis. Un caporal tutsi est arrivé. Il a sorti son pistolet. Et lui a tiré une balle dans la tête. C’était l’un des nôtres mais on n’a rien dit. On a continué comme si de rien n’était. Les règles sont les règles. La guerre pousse à des choses terribles. Nous avons continué à avancer. Lui aussi était un innocent. Comme Christian. Et puis c’était un juste. Je me souviens que je l’ai admiré pour cela. Parce qu’il ne voulait pas que la cruauté devienne son monde, il s’est insurgé. Et moi, en ce moment, qu’est ce qui me passe par la tête ? ...
- Mon cher Lucien, tu dois te contrôler sinon un jour tu finiras aussi par jeter des enfants contre les murs pensé-je. Je frissonne d’horreur à cette idée. Et je me sens las tout d’un coup. Fatigué de tout ça. Tellement fatigué. Je voudrais m’éveiller de ce cauchemar pour voir que je suis toujours chez moi, que mon âme est pure, que toutes ces horreurs, finalement, je ne les ai pas vécues. Mais cela n’arrivera pas. Alors quel autre refuge que la colère pour ne pas céder totalement à la panique. Je suis pris au piège. Deux jours plus tard, nous avons été envoyés au Rwanda pour défiler. Puis, on nous a annoncé que certains d’entre nous devraient rester à Kigali. Nous étions au camp –un fort beau camp d’ailleurs- lorsqu’un commandant rwandais est venu me demander d’être son garde du corps. J’étais furieux. Ca non alors ! N’est-ce pas pour mon pays que je me bats ! Comment resterais-je au Rwanda si près du but et après tout ce que j’ai traversé ?! J’ai refusé et je suis rentré à Goma, qui n’est qu’à quelques kilomètres. Puis en bateau jusqu’à Bukavu, qui sera désormais notre base. Me voici donc de retour chez moi. Mais moi est un autre. Nous avons l’interdiction absolue d’entrer en contact avec nos familles. La mienne ne sait même pas que je suis ici. Alors que je suis si près. Ma mère, je pourrais presque te toucher en tendant le bras, et Yvette, elle a du grandir… Je pense à elles souvent. Parfois, je me dis que je pourrais faire une visite de nuit. Aller jusqu’à la maison en cachette, qui le saurait ? J’imagine les retrouvailles. Maman qui me prend dans ses bras et me serre. Et ma sœur qui me demande de lui raconter mes aventures… La tête me tourne à cette idée. J’ai tellement envie de les revoir ! Je n’ai pas eu de leurs nouvelles depuis mon départ. Quand j’étais encore un enfant. Il y a pourtant moins de six mois de cela mais tout me parait tellement différent à présent. Je ne pense plus pareil. Aller les voir d’accord, mais comprendraient-elles ce que je suis devenu. Je suis sur qu’elles m’agaceraient avec leurs questions. Et puis les ordres sont les ordres pas question de les transgresser. Pendant les déplacements dans la ville, j’enfonce ma casquette sur ma tête. Je suis méconnaissable. J’ai peur de les croiser à chaque carrefour. J’ai l’impression que mon cœur pourrait s’arrêter si cela se produisait. Non, je ne veux pas les voir. Je crains même de croiser un ami. Je ne suis jamais tranquille. De toutes façon, si quelqu’un venait me parler, je ne répondrais pas. Et s’il insistait, je le ferais fouetter. Ami ou pas. Comme je suis un bon militaire, j’ai été nommé commandant de section à la barrière de sécurité de l’Institut Supérieur Pédagogique. Personne n’entre ni ne sort sans mon autorisation. Ici, c’est moi qui commande. C’est mon territoire. A moi. Les règles sont simples : lorsqu’une voiture arrive, elle éteint d’abord ses lumières, pour ne pas nous aveugler, puis les passagers déclinent leur identité en montrant leurs documents. Interdiction de klaxonner. Voilà. Ce matin là, je suis de fort mauvaise humeur. J’ai encore fait des cauchemars et les images ne m’ont pas lâché après le réveil. Toujours des images de mines et de corps déchirés. L’explosion, les cris, l’odeur et puis le sang. Partout, le sang de la guerre. Alors je me réveille comme foudroyé par un éclair. Dans la nuit, j’écarquille les yeux. J’ai le cœur qui bat –qui bat. Pour mieux entendre je ne respire plus. Mon oreille sonde les ténèbres… Rien. Autour de moi, la ville ronronne, secouée de temps en temps par le rire de ceux qui ont trop dansé. Je me rendors jusqu’à ce que le cauchemar revienne. Et ainsi de suite jusqu’au matin. Bref aujourd’hui, je suis de mauvaise humeur. Une grosse jeep se pointe. Vitres teintées. Elle s’arrête à quelques pas de la barrière et commence à jouer du klaxon. Hé ! Comment ? Lui il arrive et il klaxonne à ma barrière ! Qui que tu sois, ici c’est moi le chef et aujourd’hui, je te le dis, tu n’entreras pas. J’envoie un militaire en reconnaissance, il s’appelle Musafiri.
- Celui là dans la jeep, dis lui qu’il descende. Il revient en panique :
- Tu sais qui il y a dans la voiture ? Masasu Nindaga lui-même ! Ouvre vite Lucien
- Non Là, Choguno, le troisième d’entre nous intervient :
- Quoi ! Tu veux nous envoyer au cachot ou quoi ? C’est Masasu…
- Et c’est ma barrière. Il n’a pas suivi les consignes, il n’entre pas. Je m’approche de la voiture et je reste ferme malgré les tentatives de négociation. La voiture doit faire demi-tour. On ne fait pas de bruit à ma barrière. C’est la consigne. Tout de même une sorte de remord me ronge. Masasu Nindaga, le numéro trois de l’Alliance… Je suis peut être allé un peu loin. Mes camarades n’ont pas apprécié mon zèle et craignent la punition :
- Mon cher, tu as la tête dure et maintenant qu’est-ce qui va nous arriver ? Le lendemain matin une jeep se présente à la barrière. A l’intérieur, il y a un officier mandaté par Masasu, il est là, dit-il, pour nous emmener. Les deux autres sont fâchés. Ouh ! Apparemment, nous sommes arrêtés pour ce qu’on a fait hier et aujourd’hui, on va dans le cachot… Je demande à l’officier d’attendre l’arrivée de la relève, je ne peux pas abandonner mon poste. Puis nous montons tous les trois dans la jeep qui nous emmène à l’intérieur de la clôture de la résidence de Masasu. C’est la maison d’un ancien dignitaire du régime de Mobutu, une très belle propriété qui commence au bord du lac Kivu et remonte jusque dans la ville. Masasu lui-même nous accueille et nous demande de nous asseoir dans la véranda. Je le regarde et je me demande comment un si jeune garçon a pu en arriver là. Quand a-t-il commencé l’armée ? Et quelle classe, vraiment, il est impeccable. Il nous parle :
- Dés aujourd’hui, vous travaillez pour moi. Un convoi part tout à l’heure vers le nord, vous (il désigne les deux autres) vous en serez les escortes. Toi (moi !) tu vas rester parmi mes gardes du corps. Avec les autres, on se regarde avec des yeux ronds comme un poisson. Il demande qu’on nous fournisse des tenues. Moi, je porte une tenue de FAZ que j’ai trouvée au camp Sayo : à notre arrivée, ils avaient tous fui et certains avaient même laissé leurs tenues, celles avec les motifs léopard. J’en ai pris une, au moins n’étais-je plus habillé en civil. Mais maintenant… Maintenant je vais enfin avoir un bel uniforme de libérateur. Je l’ai tant attendu ! Même s’il est un peu grand, j’irais chez le tailleur le faire mettre à ma taille. A la parade, on me regardera pour mon élégance. Anselme Masasu Nindaga… Beaucoup de gens le craignent celui là. Moi, pour le moment, je trouve que c’est une personne gentille et ouverte. Il parle doucement, on dirait un vieux sage, bien que j’ai entendu dire que quand il s’énerve, mieux vaut ne pas être dans le coin. J’en ferais moi-même les frais dans quelques temps. Bientôt, un soir, alors qu’il sera en voyage, je lui prendrais sa jeep neuve pour aller au concert. On sera déjà à Kinshasa. Et j’apprendrais que Koffi Olomidé chante à l’Intercontinental ! Un concert exceptionnel avec des danseurs et tout. J’aime sa musique hein ! C’est une vraie star. Comme je suis armé, je peux entrer dans les concerts sans problème. J’ouvre ma veste, je montre ma carte de militaire et mon pistolet : les portes s’ouvrent. Je décide donc d’y aller avec un ami. Après tout, qui le saura… Au concert, on boit du whisky. Beaucoup. Mon ami parle avec des filles, il aime ça, il raconte des histoires et cela les fait rire. Moi, ça ne m’intéresse pas, je ne fréquente pas les femmes. Je préfère le whisky. Je ne danse pas non plus, j’ai un complexe, sur la piste, j’ai l’impression d’être un petit parmi les grands et ça m’énerve. Ca me rend agressif. Alors je préfère rester à l’écart. De temps en temps, je touche mon pistolet : ça me fait du bien. Je me souviens que le jour de la dotation d’arme, on m’a dit :
- Ca c’est ton père, ta mère, ta femme, ton argent, tout… J’avale encore une gorgée de plus et je sens comment l’alcool m’enveloppe, doucement dans son pagne de velours. J’écoute les paroles des chansons de Koffi et puis soudain, j’entends que la chanson dit :
- Vous êtes venus avec vos armes mais vous n’avez pas pu me tuer… Pour une raison qui m’échappe encore, j’ai pris cela pour moi. Et la rage, en une fraction de seconde m’a envahit. J’ai quitté la salle en tirant mon ami par la manche. Lui, bien sur, il protestait mais je ne l’entendais pas. Je suis monté dans la jeep, appuyé sur la pédale d’accélération – moi qui n’ai jamais pris de cours de conduite. Vite. Trop vite, je rate un virage. Dans l’arbre. J’ai fumé la jeep. A côté de chez le président en plus. D’un coup, la pression et la colère ont disparu. Moi, comme j’avais ma ceinture, je n’ai rien. Mon ami a un coup à la tête mais rien de grave. Les militaires de la garde présidentielle arrivent :
- Vous faites un accident à côté de chez le président… On vous arrête ! Dans la voiture, ils trouvent une AK45. Un civil –je suis en tenue de ville- avec une arme, qui traîne dans le coin… Ils commencent à échafauder des théories : nous sommes venus avec l’intention d’éliminer le président ! Tout l’effet du whisky a disparu d’un coup. Ca pourrait bien chauffer ici. Il faut que je sois malin… J’interviens sur le ton de celui qui ne s’en laisse pas compter -c’est comme ça avec les militaires, il faut avoir l’air plus dangereux qu’eux sinon ils t’embarquent :
- Ce n’est pas ma voiture, c’est la jeep du chef, si vous arrêtez ça, préparez vous à avoir de gros problèmes !
- Mais vous êtes désordonné, comment vous faites l’accident ici !
- Mais l’accident ne dit pas quand il se fait !... On discute, on discute… Je leur fais peur, ils nous laissent partir. Ouh ! J’ai gagné une bataille mais pas la guerre. Le lendemain, un militaire arrive à la résidence :
- Le commandant est rentré de voyage, il veut sa jeep.
- Ecoute, je lui dis, il y a un petit problème, la jeep est déclassée. Va le dire au commandant
- Quoi ! Va le lui dire toi-même. C’est moi qui vais être giflé si j’arrive avec une nouvelle pareille. Je téléphone :
- C’est Lucien commandant. Je veux vous dire simplement que j’ai déclassé la jeep. Accident sur l’avenue. Il n’a rien dit. Il a raccroché et quelques minutes après, une jeep est venue me chercher qui m’a conduite auprès de lui.
- Tu allais où ? Il a dit
- Je faisais simplement un tour sur l’avenue, j’ai répondu (ouh ! Dire où j’allais… jamais !)
- Tu n’as pas de choc ?
- Non
- Pas blessé ?
- Non
- Tu te rends compte de ce que tu as fait !?... Caporal Omari, enfermez le au cachot. Omari, c’est un rwandais proche de Masasu. Il n’aime pas beaucoup les autres celui-ci. Il m’a fait déshabiller. Dans la piscine, la tête sous l’eau. J’ai l’impression que je vais étouffer. Il me ressort et me fouette. Fort. Il paraît que le fouet est plus douloureux lorsqu’on a la peau mouillée. Je ne sais pas… Ca fait mal en tout cas. Il me replonge encore la tête sous l’eau, puis me fouette, 100 chicottes de citronnier. Finalement, il m’emmène et me jette au cachot. C’est une maisonnette avec juste un matelas par terre et une fenêtre en hauteur. Allongé à plat ventre –les coups de fouets sont douloureux- je regarde le sol. Je lutte pour ne pas m’évanouir, toute la pièce tourne autour de moi. Je crois que je finis par m’endormir. Pendant deux jours, je reste là. De temps en temps, on m’apporte à manger. J’ai du temps pour réfléchir et ça, ce n’est pas bon : les évènements s’entrechoquent dans ma tête, très vite, et j’ai la sensation que ma gorge se resserre et que l’oxygène me manque. Alors, je pourrais me cogner la tête contre les murs mais je ne le fais pas, je reste immobile en refusant de toutes mes forces de céder à la panique. J’y arrive mais c’est épuisant, je déteste cette sensation d’être sur un fil avec, pour seul filet, le chaos. Au troisième jour, le petit frère du commandant vient me voir. Nous sommes très amis.
- Va dire au commandant que je suis encore là. Il faut que je sorte… Peu de temps après, Masasu est arrivé et m’a fait sortir. Il avait ordonné 24 heures de cachot, il semblait étonné de me voir encore ici. J’ai compris que c’était un coup d’Omari. Qu’a cela ne tienne, celui-ci un jour de combat, je le ferais descendre. Une balle perdue est si vite arrivée et je sais que cela s’est déjà produit plusieurs fois, les règlements de compte ne manquent jamais… Bref, je ne suis finalement resté enfermé que deux jours, je m’en suis bien tiré. Si ça avait été quelqu’un d’autre, il serait resté un mois, là, sur la paillasse, à devenir fou… Mais tout cela n’a pas encore eu lieu. Pour le moment, je rencontre pour la première fois le commandant. Et il m’a donné une nouvelle tenue. De ce jour, tout change pour moi. Je ne suis plus dans un camp, je vis et je dors dans une résidence magnifique avec piscine… Pendant le temps libre, je peux me baigner. Nous avons aussi un professeur de judo qui vient nous donner des cours. Et on mange vraiment bien ici. Il y a des mamans qui préparent –presque- comme à la maison. Peu de jours après mon arrivée, je pars en mission avec le commandant. Nous sillonnons une route proche du Rwanda lorsque nous tombons dans une embuscade. Tout va très vite. On saute des jeeps. Immédiatement, le commandant se dirige vers l’adversaire. Il n’essaye pas de fuir, non, malgré le fait que nous soyons très peu nombreux. Il attaque. Un vrai lion. Le combat dure trois heures et les ennemis finissent par prendre la fuite. Moi je suis resté près de lui tout le temps. Je suis fier d’être son garde du corps. Je pourrais donner ma vie pour sauver la sienne parce que ce type, il va libérer notre pays, c’est sur ! Et puis il est intègre. Il nous répète toujours que nous devons protéger le peuple avec ses biens. Que les pillages des militaires appartiennent à une autre époque. Un jour, quelqu’un est venu lui raconter que les militaires d’un poste de contrôle volaient systématiquement les civils. Alors, nous sommes partis sur les lieux. Planqués à quelques mètres, nous avons observé. C’était bien vrai : les automobilistes arrêtés perdaient leur montre et les dames leurs bijoux… Circulez. Ouh ! Le commandant lui, il perdait son calme. Alors nous sommes allés jusqu’à la barrière. Là, il a fait arrêter les voleurs et sur place, nous les avons fouetté pour l’exemple. Là, au bord de la route, devant tout le monde et le commandant répétait :
- Voilà ce qui arrive aux militaires qui ne respectent pas l’idéologie de l’alliance ! Nous devons protéger le peuple avec ses biens ! Pillards, vous me faites honte ! Autour de nous, il y avait un attroupement. Les gens acclamaient Masasu. Moi, j’étais tellement fier de lui, d’être l’un de ses hommes. On a cogné, cogné sur le dos, les fesses et même le ventre. Allez ! Encore ! On a cogné, oui. Ensuite, après qu’ils aient perdu conscience, nous avons emmené la mauvaise graine à l’hôpital. Et puis nous sommes rentrés, heureux, à la résidence. Oui, le commandant est un homme d’honneur. Cela ne fait qu’une dizaine de jours que je suis près de lui mais déjà, je sais qu’il sera quelqu’un d’important pour moi. De très important. Chaque jour, les victoires se succèdent : Kasenga, Kamina, et en avril Mbuji-Mayi, le centre diamantifère puis d’autres de cuivre et de cobalt. Enfin, il y a eu la prise de Lubumbashi, deuxième ville du pays et capitale du Katanga, la région de naissance de Kabila. Rien n’arrête plus l’alliance et ses enfants guerriers. Le 2 mai elle prenait Lisala, la ville natale de Mobutu en Equateur. Moi, pendant cette période, je pars souvent au front, parfois pour effectuer de longues progressions. Les conditions sont difficiles. La plupart du temps, on se déplace à pied dans la forêt, plusieurs dizaines de kilomètres par jour. Souvent la nuit. Parfois, il pleut durant trois jours et je regarde comme mes vêtements sèchent à même mon corps. C’est dur bien sur mais je deviens tellement résistant ! Et puis, quelque part, au fond de mon cerveau, il y a l’image de Kinshasa qui brille. La capitale qui assiéra définitivement notre triomphe. Un matin de mai, je suis rapatrié à Bukavu, auprès de Masasu qui m’a demandé. En me voyant, il me saisi par l’épaule
- Toi, tu as maigri, qu’est ce qui ne va pas ? A ce moment là, j’étais un peu malade, sans doute les conditions difficiles de journées passées en forêt, mais je n’ai rien dit. Que ça allait passer, simplement. Il a tout de même fait venir un médecin. Il est comme ça le commandant avec ses militaires. Ensuite, il nous a emmenés en tenue civile pour faire un tour et prendre quelque chose en terrasse. On a laissé les armes dans la voiture, on n’a gardé que nos pistolets. Et on a causé. De l’avancée des troupes, de l’importance de tout cela, de Kinshasa… Il a dit :
- Attention, les kinois ont la tête dure ! Il nous a parlé des mauvaises habitudes des habitants qui s’entassaient dans les bus, qui doublaient dans les files. Et des femmes qui marchaient en pantalon et de tous les voleurs qui hantaient la ville. Une fois arrivés, nous allions devoir rétablir l’ordre ! Le soir, il nous a convoqué.
- Nous entrerons bientôt dans Kinshasa mais avant, nous avons besoin de renseignements précis concernant l’état de la ville. Vous renseignerez donc les forces de l’alliance sur les points stratégiques et leur positionnement dans et autour de la ville. Nous devons connaître les éventuels lieux de résistance. Aussi serez-vous nos informateurs. Vous partez demain matin en bus. Nous partions à 15 pour cette mission d’espionnage. Nous gagnerions Kinshasa en bus, pour tout le monde, nous serions des réfugiés fuyant l’Est. Comme tant d’autres. Le lendemain, nous sommes montés dans le bus mais, c’est presque une coutume ici, au bout de quelques kilomètres, il est tombé en panne. Nous voilà tous sur le bord de la route… On a commencé à marcher. Il n’a pas fallu attendre trop pour qu’un camion nous prenne. L’un de ces camions de marchandises qui recouvrent leur cargaison de gens en échange de quelques billets. Entassés et secoués, on a pris la direction de Kin. Bien entendu, les instructions sont claires et je sais ce que j’ai à faire, mais qu’est ce que je vais trouver là bas ? Je ne suis jamais allé jusqu’à la capitale moi… Nous avons roulé, roulé et ce maudit camion, après que nous ayons avalé des kilos de poussière nous a jeté en plein centre, devant l’hôtel Memling, l’un des plus chics de la ville. Notre chef pour cette opération possède un téléphone portable. Il a aussi le numéro d’un contact à appeler une fois sur place. Nous l’appelons et quelques minutes plus tard, une grosse jeep verte, appartenant à un major de l’armée de Mobutu est mise à notre disposition. Nous prenons ensuite des chambres au Memling, elles sont chères mais pour cette mission, il semble que nous ayons une enveloppe importante. Dans le hall, nous croisons pas mal de journalistes. Je souris. S’ils savaient… Puis nous allons au restaurant. Au restaurant !! Cela fait bien longtemps que je ne suis pas allé au restaurant… Voyons… Depuis la dernière fois que j’ai accompagné maman en voyage d’affaires… C’était dans une autre vie je crois… Et voilà ! Je suis de mauvaise humeur ! Pourquoi faut-il que je pense à des choses pareilles alors que je sais d’expérience que cela me fait du mal. Bref. Je commande du poulet et des pommes de terre. J’adore ça. Et puis je me dis qu’il viendra bientôt, le temps où je pourrais aller au restaurant chaque fois que j’en aurais envie. Après déje