IRAK
2004 EDITIONS GRASSET
" Cette nuit, j’ai fait un rêve éveillé. Il était tard et Bagdad était impeccable de tranquillité. Le Tigre coulait, puissant, sa surface hérissée par une brise qui lui donnait la chair de poule. Puis on a entendu comme un orage en montagne. D’abord des grondements lointains, les premiers éclairs qui s’approchent, venus d’une autre vallée, et le premier coup de tonnerre, énorme, au-dessus du toit. Le bruit a réveillé les systèmes d’alarme des voitures et les chiens ont hurlé à la mort. Haut dans les ténèbres s’est allumé le vol de papillons rouges des obus de 57 mm de la DCA. Sur l’autre rive du Tigre, deux boules de feu, brèves, intenses. Quelqu’un a claqué des portes dans le ciel. Et tout l’horizon s’est éclairé. L’orage, toujours l’orage, une pluie d’éclairs, rythmé par le grondement sourd et répété des bombardiers B-52, comme une lente pulsation, le battement d’un cœur qu’on écoute au stéthoscope. De la mosquée d’à côté est montée la voix du muezzin rendant grâce à Dieu. " Hiver et printemps 2003, Jean-Paul Mari est en Irak. Le jour, il couvre la guerre ; la nuit, il tient son journal."
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CARNETS DE BAGDAD
PROLOGUE
Il fait nuit et tout brille. L’obscurité va bien à Bagdad. C’est l’heure où j’écris mon journal. Dehors, le ciel est noir, rouge ou sale selon la météo des bombardements. Par la fenêtre ouverte, je respire la ville. Puanteur du pétrole en flammes, poussière de vent de sable, souffle sec d’un missile Tomahawk qui fait trembler les vitres, odeur de brûlé, de cendres, d’ordures. Ecrire est un luxe. Il faut de l’électricité, un ordinateur, un téléphone satellite, une batterie chargée. Parfois, on renonce, par économie. Écrire ce soir, c’est s’interdire l’article de demain si le courant ne revient pas. Je n’ai jamais tenu de journal. Au départ, il n’était question que de notes à faire parvenir sur le site de mon hebdomadaire. Que s’est-il passé ? L’envie de raconter, vite, par petits bouts, un peu d’insomnie, de fatigue, d’angoisse, d’abandon. Et ces messages qui partaient, droits et fugaces, vers un satellite. A qui est-ce que je parlais pendant cette histoire des Cent et Une Nuits ? A mon ordinateur, à moi-même, à un ami, à quelqu’un d’inconnu... je ne sais pas. Je disais la ville, les bunkers et le bord du Tigre, ses habitants, leur violence, leur fragilité, leur charme, un obus sur l’hôtel Palestine, l’intérieur d’une salle de tortures, ma révolte, une conversation drôle avec mes filles, mon cafard, la légèreté parfois de la guerre, son horreur et sa beauté perverse quand les papillons rouges des obus antiaériens allume l’horizon. Une nuit ou deux, j’ai cessé d’écrire. Plus de batterie ou trop fatigué. Et un message émail, expédié par un inconnu, s’est allumé sur mon écran. Il me reprochait de ne plus rien envoyer. Puis un deuxième me pressait de faire attention à moi. Un troisième parlait de caméra littéraire, - drôle d’expression -, et un autre insistait : "C’est la nuit qu’il faut croire à la lumière". Alors, j’ai continué mon journal, pour eux, pour moi. Avouons-le : ces « Carnets » sont nés par surprise, dans le plus grand désordre. Rien d’étonnant, la guerre, c’est le chaos.
DIMANCHE 16 FÉVRIER
- Amman-Bagdad :
Avant même l’atterrissage, Bagdad étale sa modernité par l’intensité des feux qui éclairent la ville. L’avion descend dans la nuit, jusqu’aux balises bleues d’un aéroport digne d’une capitale européenne. Avant de partir, j’ai jeté un coup d’œil sur une carte aéronautique. Et j’ai compté huit aérodrômes tout autour de la capitale ! Des doubles pistes, longues comme celles en altitude, là où l’air trop rare ne porte pas. La plupart, ici, sont bien sûr des terrains à usage militaire. Le pays en compte une infinité, à côté d’une ville, à fleur d’autoroute, à chaque grand carrefour routier, parfois même posé sur chacune des deux branches d’une fourche. Soudain, un trou dans les nuages. L’avion plonge et les lumières de la ville grésillent dans la brume. La carlingue peut bien se désintégrer et les moteurs s’arracher, tous ces aéroports sont si proches l’un de l’autre qu’il suffirait d’écarter les bras pour atteindre en planant un de ces porte-avions amarrés dans le béton de la ville, au bord du Tigre et de l’Euphrate.
- Le poing et le sabre :
Puissance architecturale, richesse technologique, allure militaire, contrôle politique et démonstration de force, Bagdad dit tout cela dès la sortie de l’aéroport. Les autoroutes sont lisses et larges, à quatre voies, jalonnées de monuments imposants et tape à l’œil. Une arche, deux poings serrés prolongés de deux sabres en béton, un palais écrasant, un Saddam statufié, fusil de bronze au bout d’un bras tendu, un mausolée surmonté d’un toit géant en forme de Coquille St Jacques. C’est martial, impressionnant, exubérant, un peu grotesque. Ailleurs, on en rirait. Pas ici. On se retient de sourire. Déjà.
LUNDI 17 FÉVRIER
Protecteur :
Réunion publique à l’hôtel Sheraton. Il s’agit de créer une association irakienne des journalistes francophones. Soit... D’abord, la prière et le Coran. Ensuite, long préambule sur la paix, le progrès, l’information et les menaces d’agression américaines. Discours obligé mais impeccable, en arabe littéraire, du chargé d’affaires français à Bagdad. Puis l’élection du président. Est élu à une large majorité le directeur général du ministère de l’information ! La farce se termine sous les applaudissements. La cérémonie était placée sous les auspices d’Oudaï Hussein, - « Que Dieu le garde et le protège ! » -, patron des journalistes en Irak et fils cruel de Saddam Hussein.
JEUDI 20 FEVRIER :
- Tourbillon :
Se faire accréditer, trouver un hôtel bien placé, un chauffeur fiable, un interprète qui doute de sa condition de flic, éviter l’erreur qui va coûter plusieurs jours de retard, de tracas, voire l’expulsion. Le premier guide qu’on m’a affecté était parfait : en cravates et costume trois pièces, lâche, cupide et obséquieux. Une vraie menace. Son rapport aux autorités peut me réexpédier vers la frontière. Je le paye d’abord à ne rien faire, parviens à le faire tourner en rond avant de le faire remplacer par Bashar, un étudiant en littérature française. Lui, je l’ai adopté au premier regard. Reste le problème du visa. On nous accorde dix jours à peine. A nous de réussir à obtenir une extension renouvelable. Plusieurs jours de formalités, de démarches polies, insistantes, parfois humiliantes. En cas de refus, direction la frontière. Beaucoup d’entre nous doivent partir. Pour les autres, attente angoissée, nouvelles formalités, timbre, taxe, paperasse... et une extension octroyée souvent plusieurs jours après l’expiration du visa précédent. Ne reste plus qu’à recommencer ! La méthode est au point, le but est évident : nous maintenir sous le couperet, la menace du retour forcé. Qu’importe le chantage, il faut rester jusqu’à ce que la guerre éclate. Après, on verra. Qu’importe le racket des droits d’accréditation, exorbitants, de deux cent vingt-cinq dollars par jour et par journaliste écrit ! Mille dollars pour les TV ! Oui, il faut rester. C’est une bataille quotidienne. Epuisante. Et les jours tourbillonnent à une allure folle. Entre deux formalités, il faut avancer, explorer, fouiller ce pays tant que c’est encore possible, avant que l’Irak ne se referme complètement avec la guerre. Je veux plonger dans Bagdad, revoir Kerbala, Nadjaf, Bassorrah et Fao, les lieux de mes reportages ces quinze dernières années. Je dois obtenir l’autorisation de filer vers le Sud. Le plus vite possible !
MARDI 25 FÉVRIER :
- « Cher Monsieur V. »
Assis devant sa console, un homme d’affaires rédige son émail. Il parle italien, dépasse largement le quintal, porte un costume gris, fin, d’excellente coupe, et fume cigarette sur cigarette... « Je viens de conclure un contrat de 2.000.000 - deux millions - de barils de pétrole « Bassorah Light » à destination des Etats-Unis et de l’Asie... Si vous êtes intéressé, vous pourrez me joindre, dès mon retour en Jordanie, sur mon téléphone portable... Best regards. » Il écrase sa minuscule cigarette entre ses larges doigts. Et rédige aussitôt un nouvel émail : « Dear Mister S. » En attendant la guerre, les affaires continuent.
Voyage à Zoubeir :
La « Mosquée de l’imam Ali » est la plus vénérée par les Chiites du Sud du pays. Aujourd’hui, des familles de la région sont venues en pique-nique. Dans la cour, un pilier jaune, couronné d’une dentelle de pierre, criblé de tuyaux d’échafaudage. Saddam Hussein a décidé de faire restaurer la relique d’une mosquée construite en l’an quinze de l’Hégire, il y a quatorze siècles. Les femmes en tchador noir, mains passées au henné, caressent la pierre et rougissent le mur de leurs paumes. Prières, larmes et nuée de voiles, la forêt noire submerge le pilier.
Deux mille plaques numérotées, sans nom :
Deux mille corps de soldats inconnus, morts dans la guerre contre l’Iran, dans un seul cimetière, près de Bassorah, au sud de l’Irak. Zina allait se marier. Elle dit que son fiancé n’est pas revenu du front et que son corps n’a jamais été identifié. La mère du soldat a pleuré six mois jour et nuit. Jusqu’à en devenir aveugle. Elle est morte peu après.
« So little time ! »
Témoignage sur la frontière jordanienne, lieu de tous les échanges et de tous les trafics, un douanier s’agite, affairé à contrôler un colis et à recevoir un bakchich, à fouiller une valise avec zèle jusqu’à ce que le voyageur lui glisse une liasse de dinars, à faire mine d’inspecter le coffre d’une voiture avant d’empocher une grosse poignée de dollars... Devant tant d’avidité, un Occidental lui fait remarquer en souriant que, compte tenu de la situation de crise, les affaires n’ont pas l’air mauvaises. Et le douanier de lever les yeux au ciel, en soupirant : « Ah ! Sir... So much money to make. And so little time ! »
(« Ah ! Monsieur, il y a tellement d’argent à gagner. Et il nous reste si peu de temps ! »)
Elle court :
Elle court entre les voitures, claquettes aux pieds, en chemise de mauvais tissu mais les cheveux soigneusement peignés et noués avec un petit ruban. Quel âge a-t-elle ? Dix ans peut-être. Je ne sais même pas son nom. Elle est si frêle et les grosses voitures japonaises qui foncent sur l’avenue passent en la frôlant. Elle court dans Bagdad la main tendue, en espérant que l’une d’entre elles soit ralentie par les encombrements, qu’une fenêtre s’abaisse et qu’une main lui tende un « papier », ces gros billets de 250 dinars qui ne valent rien. Elle court, cette gamine, du matin au soir, au risque de se faire tuer. Pour manger.
MERCREDI 26 FEVRIER
- Par-là :
Ils viendront par-là. Du côté d’où souffle le vent aujourd’hui. Un vent jaune, soutenu et puissant, qui courbe les palmiers dattier et tord les plis des abbayas noires des femmes. Un vent irritant, chargé de sable et de poussière. Le ciel en est tout obscurci, le soleil effacé, l’air solide. Il asphyxie les poumons, brûle les yeux et vous crible le visage comme un essaim d’abeilles. Enervant, ce vent. Et de mauvaise augure. Comme lui, ils viendront du Sud. Ils franchiront le désert Nord du Koweït, bousculeront les barbelés d’une zone démilitarisée qui aura vécu. Puis ils lanceront un quart de millions d’hommes suréquipés, lourds d’armes et de sable, vers la frontière, Oum Qasr, Safwan et les immenses champs de pétrole de Rumayla. Auparavant, pendant une ou deux semaines, les bombes d’avions invisibles auront fait monter le désert vers le ciel. Et avec lui toute résistance. Ensuite, à travers les palmeraies, les marais et les champs de cailloux, les forces américaines atteindront la péninsule de Fao, les berges du Chatt-El- Arab, Bassorah, le Tigre et l’Euphrate. Qui pourrait les en empêcher ?
Des clous :
La route à quatre voies traverse des marais, étangs d’eau croupie, bourbier qui lâche des nuages de vapeur humide et douceâtre en attendant la canicule du printemps de Mésopotamie. C’est dans cette argile molle que les géniaux Sumériens de l’antiquité pétrissaient de fines tablettes. Du bout d’un roseau, ils traçaient des signes en forme de clous, cette écriture cunéiforme qu’ils ont inventée, 3300 ans avant notre ère. La glorieuse cité d’Uruk n’est pas très loin, avec en sous-sol, intactes, des dizaines de milliers de tablettes inscrites, trésor archéologique qui attend de raconter un empire disparu. Puissent les futures bombes, « intelligentes » mais peu cultivées, tomber à côté. Et très loin de l’Arbre de Qurna, au confluent du Tigre et de l’Euphrate. On pousse la minable porte de fer d’un petit jardin de pierres qui marque le Paradis perdu. L’Arbre est là, sec, statufié. Celui sous lequel Eve a cueilli la pomme qu’elle a offerte à Adam. Les gens de Qurna viennent ici, griffer le tronc vénérable de l’Arbre d’Adam, pour un copeau d’écorce porte-bonheur supposé éviter une nouvelle guerre. Fragile espoir.
- Fantômes :
Fao, ce n’est rien, sinon une bande de sable de quarante kilomètres sur soixante, nu, à fleur d’eau. Le souvenir terrifiant de mon premier reportage en Irak. Fao fut une horrible bataille. Les Iraniens l’ont pris, les Irakiens l’ont repris le 18 avril 1988. À quel prix ! Sur la route, un panneau rappelle que Téhéran a envoyé sept millions d’obus et perdu cent vingt mille hommes. Il oublie de dire l’hécatombe irakienne et la puissance de feu - un obus par mètre carré- nécessaires pour reprendre ce Verdun du désert. Sur les buttes, des combattants d’élite Pasdarans gisaient, agrippés l’un à l’autre comme des enfants, sans une blessure, du sang au coin de la bouche, tués de l’intérieur, les poumons écrasés par le souffle des obus. Tout ou presque est encore là quinze ans après. Ici, une tour de métal recroquevillée, ancien poste d’observation iranien ; là, un tank carbonisé, un réservoir rouillé, crevé ; des chenilles de char éparses, des morceaux de pipe-line disloqué, des rouleaux de barbelés, des morceaux de canon : une armée fantôme de débris. Et la terre, mélange de sable, de gravier, de poussière ; épais mortier et linceul sale. Partout, des champs de poteaux, alignés, droits et noirs, palmeraies étêtées, immense cimetière végétal d’anciennes plantations au feuillage vert bleu, lieu de fraîcheur et de fortune. Entre la guerre du Golfe et celle contre l’Iran, la moitié des trente millions de palmiers dattier irakiens ont été décapités. : « Le dattier est à l’image de l’homme » a dit un cultivateur local, « il lui faut quinze ans pour grandir, il vit soixante-dix ans mais, quand on lui coupe la tête, il meurt. »
- Un air de fête :
L’autre soir, à Bagdad, un haut fonctionnaire irakien, fin analyste, m’a demandé à brûle-pourpoint si je croyais la guerre inévitable. Que pouvais-je lui répondre ? Il sait déjà, au-delà de l’affrontement diplomatique en cours, que la guerre est une évidence. L’homme de la rue à Bagdad le sait, le soldat de Bassorah, les hommes du régime, les humanitaires... tout le monde le sait et se refuse à le croire. Pour l’heure, la capitale s’accroche aux combats de la vie au quotidien. Après douze ans d’embargo, il n’y a pas de réserve d’eau potable et l’électricité est coupée deux heures, deux fois par jour, dans certains quartiers. Tant pis pour ceux, nombreux, qui n’ont pas les moyens de se payer un générateur. Soixante pour cent de la population, treize millions de personnes, mangent grâce au programme « Nourriture contre pétrole » effectif depuis 1997. Le régime a doublé les rations distribuées à la population, - riz, huile, sucre, thé, - mais on manque de lait pour les enfants, de céréales et de lentilles contenant du fer. Sans parler des produits frais et de la viande. Du coup, soixante pour cent des femmes enceintes sont anémiées et certaines accouchent d’enfants morts nés. Pourtant, on trouve de tout à Bagdad, le nécessaire et même le superflu à condition d’avoir l’indispensable liasse de dollars. Au bord du Tigre, les restaurants de poisson grillé sont ouverts tard et, chaque jeudi soir, résonnent les youyous des cortèges de noces dans les grands hôtels, la mariée tout en blanc et outrageusement fardée, l’homme solide et endimanché, au son de la musique et des rires qui donnent à la ville, - le croiriez-vous ? -, un air de fête.
SAMEDI 1er MARS
Bagdad-Hôtel :
Au Rachid, le plus grand hôtel de Bagdad, depuis la guerre du Golfe, aucun visiteur ne pouvait manquer de fouler au pied l’effigie de Georges Bush incrustée sur le sol. Des centaines de milliers de semelles, mocassins cirés ou godillots boueux ont depuis piétiné le portrait de ce qui fut l’homme le plus puissant du monde. Pourtant, on cherche en vain aujourd’hui le visage de Bush dans le hall d’entrée. À sa place, un beau tapis irakien recouvre le marbre et court jusqu’à la réception. Une diplomatie du tapis, épais, souple et feutré, à l’image de la politique actuelle de conciliation de Bagdad.
Album Photo :
C’est une élégante mosquée bleue, bulbe couvert d’arabesques et minarets qui brillent dans la nuit. Devant elle, un immense portrait de Saddam Hussein, reproduit à l’infini aux carrefours, à l’entrée des ministères, d’un pont, d’une usine ou d’une école. En costume marron, chapeau mou sur la tête, placide, il tient à bout de bras un fusil pointé vers le ciel. De la gueule sort une fumée blanche, le coup est parti. Malgré le recul, la main droite n’a pratiquement bougé. Photo d’homme tranquille, en civil, parfois en uniforme ou en habit traditionnel, tenant ce fusil du bout des doigts, image fascinante d’énergie, comme un emblème du pouvoir : le culte de la force.
Suzanne, « la Française ».
Elle a rencontré Ismail, son mari, au bal de l’hôtel Lutétia. Il était jeune, beau, irakien et peintre. Elle dessinait et rêvait d’Arabie. Ils se sont aimés pendant cinquante ans. Elle a pris l’Orient-Express vers Venise, le bateau pour Alexandrie, Beyrouth et le bus pour Bagdad. Accueillie à bras ouverts, la Française a donné des cours de langue, de piano et de peinture à l’école des religieuses. Suzanne a vécu l’Affaire de Suez, la rupture des relations diplomatiques et la guerre Iran-Irak quand la télévision montrait chaque soir les corps de soldats morts. Pendant la guerre du Golfe, elle a contracté une jaunisse quand un abri souterrain a été bombardé, celui où se réfugiaient des femmes et des enfants, attirés par les trois étages de béton, les salles de jeu et les dessins animés. Avec l’embargo, Ismail, cardiaque et insuffisant rénal, a couru toute la ville pour trouver ses médicaments au marché noir. Il est mort l’année dernière. Depuis, Suzanne est triste. À quatre-vingts ans, elle aurait tellement aimé fêter ses noces d’or avec Ismail.
JEUDI 6 MARS
La cité des morts des Kerbala.
Dans le mausolée sacré de l’Imam Hussein, fils d’Ali fondateur du Chiisme, on vient prier, manger, dormir et se coller à cette mine spirituelle incarnée par la dépouille du saint. On vient aussi et surtout pour mourir au plus près de Dieu. Parfois, un cri, hurlé, « Il n’y a de Dieu que Dieu ! » annonce une chaîne d’hommes, une main sur l’épaule de celui qui précède, l’autre portant un cercueil, lourd et riche ou en simples planches disjointes, touchant de pauvreté. Le cortège fait au pas de charge trois fois le tour du tombeau et repart enterrer son défunt sanctifié. Et les cités des morts de Kerbala et Najaf, alignées à perte de vue, grandissent plus vite que les villes. Quand la nuit enveloppe Kerbala, vieillards à barbe blanche et femmes en noir quittent le tombeau à reculons, les mains tendues vers la tombe, des larmes plein les yeux, brisés par le déchirement, les lèvres balbutiant des mots qui ressemblent à l’amour.
- La lumière et l’obscurité :
L’Iran chiite, proche, fournit chaque année un quart de millions de fidèles. On les reconnaît aux femmes, gantées et bottées de noir, sans une once de chair apparente, et aux hommes, barbe rase, geste noble et ce regard propre à ceux de Téhéran, Qom ou Ispahan. Ils sont devenus rares. Depuis une semaine, à l’approche de la guerre, l’Iran a fermé le poste frontière d’Al-Munderia. Les autres traînent dans les souks couverts, dans l’odeur forte de la viande et des épices, entre les marchands de gâteaux mielleux à terrasser un diabétique, les vendeurs de tapis de prière, de chapelets et de porte-bonheur, une bannière noire d’Hussein ou le drapeau vert de l’Islam. Soudain, entre une carcasse de mouton écorché et un rayon de vidéos religieuses, un magasin rare d’antiquités, vieilles montres à gousset, vases à narguilé et une panoplie d’appareils photos à soufflet, du temps de l’occupation britannique. Hossin, le propriétaire est un chiite exilé du Sud quand les obus iraniens écrasaient les fins moucharabiehs du vieux Bassorah. D’abord, martial, il parle de la guerre qui s’approche : « Ne croyez pas ce qu’on vous dit. Nous sommes forts. Sans peur ! ». Puis soupire : « même si nous rêvons d’autre chose. Vingt ans de sang, d’embargo, cela suffit. » Lui rêve de photos, du livre qu’il prépare sur le Français Niepce, regrette le manque de documents, s’enthousiasme pour Internet et brûle d’aller en France, « à cette foire aux photographes, le nom d’une ville du Sud... Visa à Perpignan ». Ah ! la photo ! Hossin dit qu’elle fait naître la lumière de l’obscurité, transmute le réel, capture l’essence des choses, comme un art religieux, une façon d’approcher Dieu. Nous sommes à Kerbala.
Nuit de noces gâchée :
Ici, les deux cent cinquante hôtels de la ville sainte s’appellent « Hôtel de la Foi », du « Pélerin » ou des « Deux Tombeaux ». Ce soir, les cortèges de mariés se succèdent. On oublie pour un soir le centre-ville détruit par le régime pendant le soulèvement chiite de mars 1199. On oublie que, pendant des années, toute trace des quartiers rasés a disparu sur plusieurs centaines de mètres autour des mausolées sacrés. Ce soir la mariée voilée est toute en blanc et les filles d’honneur, voilées, toutes en noir. Youyous et photo de famille dans le hall du luxueux « Au Paradis d’Hussein ». L’ascenseur nuptial arrive, la mariée entre en serrant sa robe bouffante, son amoureux la suit, rougissant et... l’électricité est coupée. Comme souvent, comme chaque jour et pour au moins trois heures. Les amoureux monteront à pied.
Les « papiers » de Bagdad.
C’est un billet de deux cinquante dinars, tout neuf, imprimé à un rythme effréné, histoire de pallier la dévaluation de la monnaie. Ici, on dit un « papier », celui qui permet de boire un thé dans la rue ou qu’on donne à un miséreux. Pas grand chose dans une capitale ou la vie est chère. Quand il s’agit d’acheter une paire de chaussures ou de payer un hôtel, le « papier » devient liasse, paquet, colis de billets serrés dont le poids frise le kilo. Du coup, le vendeur fait deux opérations sur sa calculette : d’abord, la somme à payer ; ensuite, le nombre de « papiers » conséquents. Changer des dollars devient ainsi un exercice physique pour l’étranger, les bras encombrés de sacs de « papier ». À ce rythme, pour aller remplir son coffre de voiture au supermarché, il faudra d’abord le charger de quelques valises de ces maudits « papiers ».
Télé-Bagdad.
Aujourd’hui, on retransmet le Sommet arabe de Charm-El-Cheik. D’abord, voici Khadafi, arrivé en retard et en boubou rouge, le sourire aux lèvres. Il parle des Saoudiens, rappelle qu’il s’était étonné que le pays de la Mecque accepte docilement des GI ’S américains, des infidèles, sur son sol. Un représentant saoudien bondit : « Qui es-tu toi ? Vu tes origines, tu ne devais pas être président de ton pays. Qui es-tu ? Sinon celui que les Américains ont fait roi. » Coupure d’émission. Reprise. Le vice-président irakien flagelle les Koweïtiens : « Espions et complices des Américains. » Le représentant Koweïtien veut intervenir, l’autre le coupe : « Tais-toi, singe ! » Nouvelle coupure. Devant le poste TV du salon du ministère de l’Information, les journalistes arabes s’attroupent, prennent des photos, en cercles serrés autour de l’écran. À chaque rediffusion qui a toujours autant de succès.
VENDREDI 7 MARS
- Les fous :
C’est un jeune homme au visage de vieillard qui marche, du matin au soir, dans sa chambre, le couloir ou le jardin. Le teint pâle comme la mort, regard fiévreux et lèvres serrées, il déambule en marmonnant une phrase, une seule, toujours la même. À Bagdad, les médecins de l’hôpital psychiatrique « Rachad » ne le dérangent jamais, sauf pour les soins. Personne ne peut l’empêcher de psalmodier, des milliers de fois par jour : « Avec notre âme, notre sang, nous nous sacrifierons pour toi, Saddam ! » La guerre approche. Les fous sentent bien ces choses-là ; les autres le réalisent peu à peu. Elle sera là bientôt, avec son cortège d’horreur, de saleté et de deuil.
- Courage :
Ailleurs, on décrirait des scènes de détresse, de panique ou d’exode massif. Pas en Irak. Il y a encore deux jours, la capitale grelottait sous un ciel gris ; hier, venu du Sud, une tempête de vent de sable brûlant a rougi les murs ; aujourd’hui, le printemps est là, clair et pur. Pourtant, les hommes d’ici calfeutrent méthodiquement portes et fenêtres, protègent leurs enfants et rentrent de la nourriture, de l’eau potable, du pétrole et du charbon de bois, comme des paysans qui se préparent à un hiver rigoureux.
- Sanglots :
Voilà longtemps que tous ceux qui pouvaient partir l’ont fait. Le gouvernement ne les retient plus. En septembre dernier, il a aboli une taxe exorbitante exigée pour les départs à l’étranger. Du coup, sept cent mille Irakiens ont envahi Amman en Jordanie et les rues de Damas ont des airs de petit Bagdad. Dans le quartier des agences de voyage, des rabatteurs agitent les bras dans la fumée noire des gaz d’échappement d’une vingtaine de bus, de taxis et de 4X4... « Alep, Syria, direct ! » douze heures de voyage pour six dollars à peine. Une femme d’une soixantaine d’années, la tête entourée d’un voile rose, contemple sa malle sur le trottoir : « Qu’est-ce qu’on a fait pour mériter notre sort ? » À côté d’elle, une petite fille et son frère aîné de vingt-deux ans : « Mon fils est si fragile, incapable de résister aux bombardements. Je pars pour lui ». Le moteur démarre, le garçon a un sourire radieux et la mère éclate en sanglots : « je ne voulais pas quitter mon pays... Dieu donne la mort aux Américains ! »
- Seule :
Riches, malades ou trop fragiles, les derniers sont partis. Une à une, les ambassades ferment leurs portes. Les Russes ont évacué six cents ressortissants, les Italiens ont donné un discret dîner d’adieu, les Allemands, les Grecs et les Français s’en iront avant la fin de la semaine, après avoir vidé leurs locaux des peintures et des tapis de valeur. Ne restent que les Cubains, les Vietnamiens et la Nonciature. Une fois les inspecteurs des Nations Unies évacués, Bagdad restera seule.
Sans issue :
Se protéger, survivre, est devenue une obsession. En roulant dans Bagdad, le bras à la fenêtre dans l’air doux, on recense mentalement ce qui devrait disparaître, ce pont qui unit les deux rives, le ministère de l’Information envahi par la presse, la tour de télévision, haute et arrogante avec son restaurant panoramique, un des palais de Saddam, jalousement gardé ; une statue, deux sabres croisés en béton, monument géant à sa gloire ; cet hôtel trop près d’objectifs stratégiques... Tout est à la portée des missiles venus du ciel. Où se réfugier ? Au Sud, du côté de Bassorrah d’où ils vont déferler ou au Nord, vers la Turquie et le Kurdistan, sur l’autre mâchoire de la tenaille ? Sans issue. À la campagne ou à la ville, dans la maison d’un quartier populeux ou dans un solide immeuble d’hôtel, en suivant le panneau fléché « Abri » que la réception a fait apposer à l’entrée ? Depuis l’affaire d’« Amriya », les Irakiens ne se font plus aucune illusion.
SAMEDI 8 MARS
- Amriya :
C’était le 13 février 1991, à quatre heures trente du matin, tout le monde dormait à l’abri dans ce bunker anti-atomique de mille cinq cents mètres carrés, un immeuble souterrain à deux étages, protégé par cinq couches de béton armé et d’acier sur deux mètres d’épaisseur. À l’intérieur, des lits à trois étages, un système d’air conditionné, une cuisine, des douches, une cafétéria, une télé vidéo et des dessins animés pour enfants. Les deux missiles ont frappé à quatre minutes d’intervalle : un pour percer, l’autre pour tuer. Guidée par laser, la bombe a creusé un trou circulaire de trois mètres dans le toit et foré le sol du dortoir. La deuxième a frappé de biais le système de ventilation, propageant à l’intérieur une vague de fumée noire et de chaleur à quatre cents degrés. Il a fallu quarante-cinq jours pour nettoyer les restes des quatre cent huit femmes et enfants tués par l’explosion, la force du souffle ou la fournaise. Seules, quatorze personnes, qui dormaient près des portes, ont survécu, miraculés projetés à l’extérieur par la première déflagration. Aujourd’hui, Amriya est un monument funéraire où les hirondelles font leurs nids au coin de portes blindées rouillées « Made in Finland ». À l’intérieur, tout n’est que ferraille tordue, piliers noircis et murs au blindage écorché. Sur le sol, des plaques de plexiglas transparent protègent des taches, fines couches noirâtres en forme de silhouettes, les restes des victimes carbonisées. Ici, contre ce pilier, une forme verticale, assez grande, celle d’une femme surprise debout. Là, le dessin d’un visage clair, assez distinct, entouré de la masse sombre des cheveux, jeune fille prête à marier et qu’on a surnommée ici « La fiancée d’Amriya ». Là, encore, incrustée dans le mur, la forme d’une tête, d’une épaule, d’une main ouverte en protection d’un corps plus petit : une femme accroupie serrant contre elle son bébé. On fuit. Pour buter dehors sur le cimetière d’Amriya, souvenir du raid, - « une erreur » a dit le Pentagone-, merveille de sophistication technologique pour un acte d’une implacable barbarie. Amriya portait le numéro 25 sur les trente-quatre abris similaires, un par grand quartier, construits pendant la guerre contre l’Iran et personne, aujourd’hui à Bagdad, ne souhaite utiliser les autres bunkers de ce type.
- Fosse septique :
Où se réfugier ? Les fous eux-mêmes ne sont pas à l’abri. En 1991, après quarante-cinq jours de raids, les premiers infirmiers de l’hôpital Rachad ont découvert les mille deux cents malades mentaux tremblants, comme des enfants abandonnés, dormant dans la cour, sous leur lit, baignant dans leurs excréments, buvant l’eau croupie des mares ; cent cinquante d’entre eux morts d’infection, de faim, de froid. Dans la cour, devant nous, l’impact du missile Tomahawk qui a touché le bâtiment mais n’a tué personne : il s’est écrasé droit dans la fosse septique de l’hôpital.
DIMANCHE 9 MARS
- Musée :
Au centre-ville, loin des fous mais au cœur de la gloire passée, le Musée Archéologique de Bagdad enterre ou déménage en hâte ses trésors. Ici reposent des pièces venues de 10 000 sites de l’ancienne Mésopotamie. La statue assise du Roi Gouda, les célèbres regards écarquillés des visages sumériens, les fabuleux temples de Nabuchodonosor, les fines tablettes d’argile inscrites en cunéiforme, les vestiges du berceau d’une civilisation qui a inventé l’écriture en 3300 av-JC, l’algèbre, le code législatif et Bagdad... Tout Irakien lettré vous parle avec nostalgie de Sumer, d’Akkad, de Babylone et d’Assyrie, des califes éclairés du 9ème siècle, au temps des Mille et une Nuits, quand on traduisait ici Aristote, Platon, Euclide et Pythagore. « Le Caire écrit des livres, Beyrouth les publie et Bagdad les lit », disait-on encore au début du siècle. En 1991, quatre mille objets d’art, ont disparu, pillés, volés et le site d’Ur a été touché par la mitraille. Alors, sur le toit, la direction du musée a fait peindre des inscriptions géantes : « Musée... Unesco » Dérisoire protection. Ici, rien, ni personne n’est à l’abri.
LUNDI 10 MARS
- Les gouttes :
Pourtant la vie continue à battre dans cette cité de quatre millions d’habitants, pleine de bruits et de couleurs, d’avenues embouteillées, de souks, de restaurants et de cinémas bondés. « L’homme qui marche sous la pluie n’a pas peur des gouttes » sourit un marchand d’antiquités. La guerre ? Chaque Irakien a déjà vécu tout cela. « Il y a longtemps ici qu’on a dépassé le stade de la normalité » m’a dit un médecin psychiatre. Alors, on survit, au jour le jour, avec sa peur intégrée au quotidien, sans se projeter dans l’avenir, pièce huilée d’un mécanisme collectif de protection.
- La pluie :
L’apocalypse est imminente, le général Richard B. Meyers, chef de l’état-major américain a promis trois mille bombes en quarante-huit heures avant une offensive terrestre éclair et... il n’y a aucun signe d’une mobilisation militaire massive à Bagdad. Pas de chars dans les rues, pas de DCA sur les toits, de mouvement de troupes ou de convoi militaire sur les grands axes. Tout juste quelques fortins de sacs de sable, capables d’abriter deux hommes et un fusil-mitrailleur, aux carrefours, devant les édifices publics et à l’entrée des ponts.
- L’orage :
Que se passerait-il s’il fallait prendre les rues de Bagdad, chacune défendue par une maison fortifiée, forte d’une dizaine d’hommes en civils, appartenant à des unités d’élite différentes, munis de fusils-mitrailleurs, de radios, de vivres, d’eau, de médicaments et, surtout, d’une volonté de mourir au combat ? Pour éviter ce scénario cauchemar, les Américains, eux, misent sur une guerre courte, un soulèvement généralisé, la désagrégation des services et un coup d’Etat final qui leur ouvrirait les portes de la capitale. Ils ont même déjà prévu un Irak divisé en trois secteurs, Nord, Sud et Centre où Bagdad serait confié à Barbara Bodine, ancien ambassadeur au Yémen, en poste au Koweït lors de l’invasion par Saddam Hussein. Cette guerre n’a pas encore commencé que se pose déjà le problème de l’après-guerre. Beaucoup d’Irakiens, ennemis du régime, sont prêts à une libération rapide, pas à une invasion qui se transformerait en véritable occupation.
MERCREDI 12 MARS
Bagdad-banlieue.
Brutalement, le décor a changé. Il y avait des quartiers modernes, il n’y a plus qu’un immense terrain vague couvert de mares d’eau croupies, d’ordures, des usines noires et des routes défoncées où trottent des attelages de chevaux maigres. Le vent du sud, celui qui rend fou, noircit le ciel et fait voler des nuages de sacs plastiques crevés. Saddam City est tout proche. Une banlieue dangereuse, habitée par deux millions de gueux qui font peur au Bagdad chic. S’ils déferlaient ? Au-dessus d’une maison flottent trois drapeaux, le vert de l’Islam, le rouge du Djihad, le noir du deuil. Le chauffeur hausse les épaules :»Ils ont des bannières de Cheikh le jour, mais la nuit, ce sont des Ali Baba (voleurs, criminels). » Je regarde ces couleurs flotter au-dessus des taudis, face aux sacs plastiques qui claquent, accrochés aux barbelés. Etendards de la misère.
Les »Passeurs » du pont des Martyrs.
C’est un bout de quai au bord du Tigre, entre les épaves de bateau, les roseaux, les vols d’oiseaux blancs et les tapis rouges mis à sécher sur la berge. Au-dessus, deux dômes bleutés de l’Université Coranique d’Al-Mustansirya, encadrée par deux ponts. Quelques barques à moteur proposent la traversée ou une promenade. Pendant la guerre de 1991, les Américains ont détruit les ponts entre les deux parties d’une ville paralysée et sans essence. Malgré les raids, on a vu arriver une soixantaine de ces barques, à la force des rames. Pour un petit billet, les passeurs faisaient traverser des centaines de personnes chaque jour. Jusqu’à ce qu’on reconstruise les deux ponts. Qu’on va peut-être à nouveau bombarder.
Carte Postale.
J’aime bien cette carte postale, rare, dénichée sur un présentoir rouillé. C’est un intérieur des années soixante-dix version occidentale, canapé en skaï façon cuir, tapis en fausse fourrure, suspension de globes blancs, copie de tableaux sur un mur tendu de tissu. Le père, jeune, cheveux brushés, en pyjama et pantoufles fume une pipe droite ; la mère, jupe au genou a un sourire de speakerine ; les gosses, blonds, sentent le savon Palmolive. Au-dessous, une inscription :»Souvenir d’Irak ». A l’époque, eux aussi rêvaient d’Amérique, leur modèle. Cela a un peu changé.
Le couvent de Fatima.
Le père Robert est toujours là ! Le cheveu blanchi, fatigué, malade, certes, et les pommettes griffées par d’innombrables ridules. Sans doute parce qu’il sourit sans cesse et plisse les yeux, attentifs à tout ce qu’on lui dit. Un demi-siècle qu’il vit à Bagdad, enseigne la métaphysique en arabe, connaît la ville par cœur, la culture, la géographie, les mœurs et la mosaïque des religions de la Mésopotamie. Et il est toujours aussi curieux d’apprendre de l’autre. Le soir, entre deux prières, il joue du violon, celui qu’il garde comme un trésor à l’abri de la poussière. Le matin, très tôt, il va dire la messe à l’hôpital des Sœurs de la Présentation. Sœur Cécile n’est plus là. Dieu l’a rappelé à lui. Pendant les raids US de 1998, j’avais pu la joindre par téléphone de Paris. Les bombes tombaient, elle n’en avait pas peur :»A quoi cela sert-il ? Je ne vais pas gâcher ma vie avant la mort en ayant peur de mourir, non ? » A 70 ans, elle riait comme une collégienne. Puis, très sérieuse :»Surtout, promettez-moi de prendre soin de vous... protégez-vous bien ! »
Psychiatre en pleine dépression.
« Si je le pouvais, je libérerai plus de la moitié de mes malades » soupire le docteur R., un des médecins de l’hôpital psychiatrique Rachad, à Bagdad. Le traitement consiste en un cycle de six électrochocs en douze jours. Généralement, le malade ensuite est... plus calme. Ici, les fous sont tabous, parce qu’ils sont une honte pour la famille, que le malade est violent ou qu’il a, -inacceptable en terre arabe - une sexualité hors la norme. Celui-ci, jeune homme pâle qui chante en battant des mains, a violé sa nièce. Il est fou, sinon il serait mort des mains de son père. Il va mieux, prend ses médicaments mais ne sortira jamais. D’autant qu’à l’approche de la guerre, les familles viennent ici confier leurs simples d’esprit dont elles ne pourront plus s’occuper dès le premier raid. Alors, parfois, le docteur R. se sent bien seul. Surtout la nuit, quand son cauchemar favori le renvoie douze ans plus tôt, jeune médecin militaire, pendant l’insurrection des Chiites noyée dans le sang par l’armée. Il revoit les combats, les morts, - jamais de blessés-, et ces tas de corps qui traînaient des jours dans les rues, mangés par les chiens. Chaque fois, il se réveille inondé de sueur :»Moi aussi, je devrais me faire soigner, non ? »
Dr Fol Amour et Isnogoud.
L’autre jour, au Pentagone, à Washington, un général américain dont j’ai oublié le nom a dit quelque chose un peu étrange. Il parlait de la »Tempête du Désert » en 1991 en expliquant que cette nouvelle offensive sur Bagdad serait très, très, très différente et en promettant trois mille bombes en 48 heures. C’est son métier. Soit. Puis il a ajouté que ceux qui croyaient à une guerre propre se trompaient et que, - il l’a répété -, cette guerre ne serait pas »antiseptique ». Vu d’ici, cela m’a rappelé les frappes aériennes sur l’Irak qu’un autre général avait qualifié alors de »chirurgicales », montrée par des vidéos qui ressemblaient à des endoscopies du colon. »Antiseptique », »chirurgical »... Peut-être qu’ils rêvent tous de devenir médecin ?
VENDREDI 14 MARS
- En place :
Voilà, tout est en place. Il manquait une couche sur les fortins de sable aux carrefours et devant les bâtiments officiels, c’est fait. Quatre rangées de sacs supplémentaires, avec une meurtrière pour planter une mitrailleuse, transforment le tout en bunker académique pour futur héros mort. La guerre a parfois des élégances, comme à Mansour, quartier résidentiel de Bagdad, où un tumulus fortifié s’orne d’arabesques en pierres blanches :» La victoire ou le martyre ». Tout le monde court après quelque chose, un carton d’eau minérale, quelques médicaments, un revolver, une prise pour un générateur ou une valise pour protéger des affaires précieuses. Il suffit de rouler un bon kilomètre le long de la rue Arrassat, fréquentée par la nomenklatura et les profiteurs de guerre, pour voir les magasins de luxe se vider. Bijoux, parfums de Paris, vêtements de marques occidentales, murs d’écrans de téléviseurs géants, réfrigérateurs, tout est emporté en lieu sûr. Ici, on craint le pillage plus que les raids.
- Vert olive :
Pour l’heure, l’ordre ancien règne. Que le ministre de l’information annonce sa visite et aussitôt des hommes en civils entourent le centre de presse, Kalachnikov à la main, l’œil mauvais et le doigt posé sur la gâchette. Les fonctionnaires attendent, blêmes, épaules rentrées, les alentours se vident et un officier arrive, lentement, pour une dernière inspection. En uniforme vert olive, béret et lunettes noires, il détecte un étranger, ne lui accorde pas un regard, élève sa main droite et mobilise deux fois son index : l’autre a compris et s’enfuit. Cette guerre fera sans doute trois genres de morts : ceux tués par les premiers combats, ceux qui auront cru trop tôt à l’effondrement du régime et ceux qui l’auront défendu trop longtemps.
- Gaz moutarde :
Les Kurdes l’ont surnommé « Ali le chimique » après qu’il eut attaqué en 1988 la ville d’Halabja au gaz moutarde. Bilan : cinq mille morts. Nommé gouverneur du Koweït pendant l’invasion, le général Ali Hassan Majid, membre influent du Conseil de la Révolution et cousin de Saddam Hussein, aurait participé à l’écrasement de la révolte des Chiites dans le Sud en mars 1991. Un jeune médecin, alors sous l’uniforme, se souvient des corps amoncelés dans les rues, mangés par les chiens et des ordres, très clairs : « Tirez sur tout ce qui bouge. »
DIMANCHE 16 MARS
- Café littéraire :
« Les Américains sont très forts pour pénétrer au cœur des choses mais ils ne savent jamais comment en sortir.. » dit Abdel Kholok al-Rukabi. Lui sait qu’il ne se battra pas. D’ailleurs, il ne parle pas d’art militaire mais de littérature. Son premier roman, « Fenêtre sur rêve » parlait d’un ex-soldat aux jambes paralysées ; juste après l’avoir écrit, une injection d’un médicament sous embargo l’a paralysé à son tour à vie. Depuis, il se traîne chez lui, accroché à sa canne, en gandoura et calot blanc et ne va plus au « Shahbender », le café où les écrivains se retrouvent pour un thé ou pour vendre des photocopies de leurs romans étalés à leurs pieds.
- Souk surréaliste :
Ici, tout se recopie, s’échange, se lit d’un trait, avec une avidité pour les œuvres nouvelles introuvables. Un antique Mohedine Ibn Arabi est une valeur sûre ; un vieux Sartre, une relique ; le dernier Garcia Marquez, un trésor. Al-Rukabi est un visionnaire. Son deuxième roman décrivait une ville assiégée par l’armée d’un sultan. Il vient juste de terminer un ouvrage après avoir lu « Le choc des civilisations » de Samuel Huttington, « pour dire le contraire, l’éloge de la différence et la richesse du débat, la primauté de l’homme sur la mondialisation ». Parfois, il a envie de renoncer quand il voit, dans des souks surréalistes, sur des tapis à même le sol, de fines tasses de cristal, un balai, un réchaud à pétrole, un livre personnel dédicacé ou la bicyclette d’un père qui doit nourrir ses enfants... « J’écris en vain. La civilisation recule sous nos yeux ! » Déjà, l’embargo le tue « parce qu’il nous prive de culture extérieure, nous renvoie au Moyen Age. » Et maintenant, la guerre, imminente avec, comme ennemis, ceux dont il a lu tous les livres, Hemingway, Steinbeck, Faulkner, Mark Twain et Toni Morrisson : « Nous avions un rêve. Celui d’une Amérique, pays de civilisation, de progrès, de liberté. Quel mensonge ! »
- La Peste :
Entre dans le salon une de ses trois filles, -Shahed, « le miel », douze ans-, qui dépose deux tasses de café à la cannelle. A voix basse, Al-Rukabi confie : « Aujourd’hui, j’ai peur. Pour mes filles, pour ma bibliothèque, pour l’Irak ». Quand on lui demande s’il arrive à imaginer que, dans quelques jours ou quelques semaines, il verra des Gi’s passer dans sa rue, il écarquille les yeux : « Non, je ne peux pas... concevoir une chose comme ça ! » Un temps. « J’ai beau plonger dans l’histoire, je ne vois pas d’occupant qui se soit transformé en libérateur... » L’écrivain préfère vous parler littérature, du rapport au temps qu’il relit dans Platon et Heidegger, des grands penseurs Perses, de Malraux et de Descartes. Surtout de Camus, son humanisme brûlant, Alger, la ville d’Oran et le début de la Peste quand le héros bute, en sortant de chez lui, sur le premier rat mort. Shahed s’en va. Et il vous murmure à l’oreille : « Ici, la Peste, c’est la guerre. »
MARDI 18 MARS
La guerre a déjà commencé.
Ce matin, le prix de l’eau minérale a doublé, celui des cigarettes a triplé et il est de plus en plus difficile de trouver un taxi pour la frontière jordanienne à moins de mille dollars. Une petite fortune ici. Partout, on emballe, on protège, on déménage. Les magasins ferment les uns après les autres. A sa façon, la guerre a déjà commencé. Ceux qui restent, de gré ou de force, cherchent l’endroit le moins exposé aux trois mille missiles « intelligents » qu’un général américain a promis. On abandonne le sommet des tours d’immeubles pour chercher un appartement au ras du sol, si possible dans un quartier discret. Du coup, les prix des locations de ce type ont explosé. Les riches ont fui ou se protègent ; les pauvres restent, démunis. Comme toujours. Question : comment feront les milliers de mendiants de Bagdad pour tendre la main dans la rue quand les raids massifs commenceront ? Aux dernières nouvelles, c’est pour demain soir. Vers quatre heures du matin.
Quelques odeurs avant l’orage.
Du balcon de l’hôtel Mansour, on a une vue superbe sur le Tigre, surtout le matin quand la boule rouge du soleil perce la brume et fait pétiller l’eau du fleuve. Dommage qu’il soit situé à 150 mètres du ministère de l’information et d’un pont géant en béton, à soixante mètres à peine d’un relais de télévision et à bout touchant d’une batterie de DCA... Autant d’objectifs prioritaires pour les prochains raids. En ce moment, des pelleteuses nettoient le rivage des roseaux qui l’ont envahi ou drainent le lit du Tigre, soulevant des odeurs de limon, de terre fraîche et d’herbe fauchée. Dans le jardin du Mansour, de vieux jardiniers arrosent les pelouses et taillent les rosiers avec amour. Au centre de presse, on marche dans l’odeur de peinture fraîche, entre les tas de ciment et de graviers, les brouettes et les truelles des maçons qui construisent de nouvelles salles. Juste avant que les missiles, programmés pour raser la forêt d’antennes et de paraboles installées sur le toit, ne transforment bientôt le bel immeuble en un petit tas de gravats désordonné.
Dépêches-Gags.
Il y a des choses qui vous réchauffent le cœur, même à Bagdad. Par exemple, la lecture de certaines dépêches d’agence en provenance des correspondants affectés dans certaines unités de Gi’s au Koweït ou sur un porte-avions américain. Grâce à eux, on apprend que les médecins militaires US craignent que « les insectes du désert tuent plus de soldats que les combats ». Et de nous citer la listes des fauves prédateurs de combattants : les tiques, l’araignée noire, la vipère à cornes ou du Levant, certaines puces et de terribles moustiques, porteurs du paludisme - dans le désert ? - et de fièvres plus malignes que les Gi’s. On tremble. En mer, pas de risques de ce genre. On apprend qu’une « journée de fête et de bière » a été organisée, et que « Mike, le marin, vit sans doute sa dernière journée de pêche au requin », saine activité perturbée par les accélérations du porte-avions qui emmêle les lignes. Enfin, vingt-cinq cartons de balles de golf, offertes par un sponsor, ont été distribués aux marins qui les envoient, à grands coups de clubs, dans les eaux de la mer du Golfe. Evidemment, ces informations de première main sont toujours protégées par la mention « Quelque part dans le désert du Koweït » ou « sur le Kitty Hawk croisant au large dans le Golfe »... Secret défense oblige.
Shirin a disparu.
Voilà bien trois jours que je ne la vois plus. D’habitude, elle traîne du côté du centre de presse, en savates, un foulard léger sur ses cheveux auburn, de grands yeux clairs, lumineux d’intelligence et un sourire à faire craquer un dictateur. Elle a douze ou treize ans, vit avec un père ivrogne et une mère qui lui rafle son argent. Shirin n’a pas besoin de mendier ou de courir entre des voitures. On lui donne un ou deux « papiers », billets de deux cent cinquante dinars et elle vous régale d’un visage rayonnant. A force de la voir, certains journalistes l’ont convaincu, dollars à l’appui, de reprendre le chemin de l’école, au moins le matin, avant de passer au centre de presse. Histoire de lutter comme on peut contre le gâchis de la guerre. Où est-elle ? J’espère qu’elle a trouvé un abri, juste avant l’orage et qu’elle reviendra. Si elle grandit, ce sera une princesse.
JEUDI 20 MARS
Bagdad, ce matin, 5h37 (3h37 en France).
Ce sont les sirènes qui nous ont réveillés. Coup d’œil sur la montre, il est cinq heures trente-sept. Il fait encore nuit. Premiers claquements secs de la DCA installée au pied de l’hôtel Mansour, le ciel est traversé par des balles traçantes. Deux explosions, plein est, lointaines mais très puissantes. Une flamme orange, brève, vive et très haute. Apparemment, du côté d’une caserne. Autre explosion vers la banlieue. Un épais nuage de fumée noire s’étire à l’horizontale et barre l’horizon. La DCA se tait, c’est déjà l’accalmie. Le jour se lève sur Bagdad noyée dans la brume. Au bas de l’hôtel Palestine, un homme à genoux fait sa première prière ; sur le parking, un employé armé d’un petit balai et d’un sac poubelle ramasse les papiers sales. La ville est déserte. Quelques rares voitures passent à toute allure. Dans le hall occupé par des miliciens du Parti Baas, un radiocassette fait déjà hurler des chants patriotiques. La télévision irakienne diffuse un discours de Saddam Hussein ; en uniforme militaire, lunettes de vue sur le nez, il parle de nation, de peuple, d’armée, de Djihad et d’Allah. Etonnante, cette voix... lente, un peu empâtée, très rocailleuse. Je traverse une partie de la ville fantôme. Quelques soldats en vert olive, cartouchières et Kalachnikov, des fortins de sacs de sable, peu de mitrailleuses. Je retrouve mon chauffeur habituel ; il est venu malgré le raid. Il a l’air triste. Ce matin, très tôt, un de ses amis, Ahmed Mohamed, trente ans, chauffeur de taxi et propriétaire d’un gros taxi GMC, s’est fait surprendre sur la route d’Aman, à cent soixante-dix kilomètres de Bagdad. Une bombe venue du ciel aurait pulvérisé son GMC. Pourquoi ? Mystère. Reste que le passager qu’il venait juste de déposer a prévenu la famille. Huit heures cinquante-huit, deuxième sirène, l’alerte est terminée. Quarante missiles Tomahawk lancés, à un million de dollars pièce, - c’est cher la guerre, - mais pas de bombardements massifs. On est loin du grand raid promis. Après, une avant-guerre laborieuse, voilà maintenant un début de campagne avorté. Une chose est sûre, ils vont revenir. Cette nuit. Peut-être même avant la fin de la journée. Il suffit d’attendre.
Bagdad, ce soir, 18H15 (16h15 en France).
Prière du soir. La voix du muezzin, forte, immuable. Déjà, la fatigue et la tension d’une nuit blanche se lisent sur le visage des Bagdadis. Au carrefour, des volontaires étrangers, armés, grincent que Jacques Chirac a abandonné l’Irak. Le prochain bombardement s’annonce massif. Le chauffeur de taxi, l’ami de Djamal, a été tué au km 160, en s’arrêtant à un central téléphonique pour appeler chez lui : c’est le premier mort de la guerre. Personne n’en parle. Les communications sont de plus en plus difficiles, la ville est maintenant déserte, le Tigre brille sous un ciel clair, bleu, soyeux. On les attend cette nuit.
VENDREDI 21 MARS
Bagdad, 3h00 du matin (1h00 en France).
Il brûle encore. Tout à l’heure deux missiles l’ont touché de plein fouet. On les a entendus souffler l ’air. Deux boules de feu ont jailli de l’intérieur du bâtiment de quatre étages, comme un volcan qui vomit sa propre lave. Qu’est ce qu’un corps humain pris dans cette chose là ? Même pas quelques degrés de plus. Dans le ciel bleu nuit, des papillons rouges étincellent au rythme des explosions de la flak antiaérienne... Défense dérisoire. C’est à la fois magnifique et pervers de rendre la guerre si belle.
- 7H 30 du matin ( 5H30 à Paris) :
Raid matinal, ciblé sur les bâtiments symboles du régime. La tête chercheuse des Tomahawks traque les hommes au sommet du pouvoir : Saddam Hussein en priorité, ses deux fils Qoussaï et Oudaï, Tarek Azziz, Yassin Ramadan le vice-président, le général « Ali le chimique » et quelques autres. Au bord du Tigre, près du pont Al-Joumhouria célèbre pour avoir été détruit en 1991, cinq bâtiments sont méthodiquement dévastés, entre le ministère du Plan et un vaste complexe présidentiel. A quelques dizaines de mètres, une statue géante de Saddam Hussein, casque sur la tête et fusil à bout de bras, canon vers le ciel, s’élève désormais au milieu des ruines. Le pari américain est que le régime repose sur du sable, pouvoir recroquevillé qui écrase une population terrorisée, avide de s’en débarrasser. Secouons ce quarteron de fantoches assassins, le peuple les abandonnera aussitôt et les Chiites se rebelleront, en attendant de les pendre ! Le blitzkrieg lancé du Koweït, nouvelle Tempête du Désert, balaiera une armée de poilus irakiens impatients de déposer les armes et l’Irak tombera comme un fruit gâté. Déjà, au Pentagone, on laisse filtrer des informations sur la mort de Saddam, la défection de Tarek Azziz et la reddition de divisions entières sur le front Sud. Pour l’heure, la radio diffuse des chants patriotiques et Saddam Hussein apparaît en uniforme à la télévision, toujours d’un calme inhumain, pour répéter que le peuple, l’armée, le Parti et Dieu repousseront l’envahisseur. Dehors, les bus rouges à impériale ont repris leur trafic, les voitures circulent, les petits magasins ouvrent et la ville, la nuit, s’endort tard, entre un clip-tv de propagande militaire et un film d’amour-loukoum égyptien. A la centrale électrique de Daura, à une demi-heure du centre ville, les quatre grandes cheminées, les murs et les unités de production peintes en kaki restent jalousement gardés par les hommes du Baas et quelques boucliers humains occidentaux, pacifistes barbus, inutiles, vaincus et désespérés par leurs illusions perdues. En cas de résistance, Donald Rumsfeld a menacé : « Ce qui suivra ne ressemblera à aucun autre conflit. Ce sera un recours à la force d’une ampleur et d’une échelle au-delà de tout ce qu’on a vu dans le passé. » La nuit va lui donner raison.
16h00 (14h00 en France).
Tout à l’heure, j’ai vu un jeune homme blessé dans un hôpital. Il bavait de douleur. Sur un porte-avions ou dans une base du désert, des mécaniciens de la mort doivent briquer leurs superbes machines. La nuit approche.
- 20H10 ( 18H10 à Paris) :
A l’hôtel Palestine, en plein raid, des hommes de la sécurité du Parti font des perquisitions. Ils tapent poliment à la porte, fouillent longuement, cherchent les téléphones satellites des journalistes, les trouvent et les emportent : en dehors du centre de presse, les communications sont interdites. Nouveaux missiles : les vitres de l’abri de l’hôtel Al-Safeer dégringolent sur la tête de ses occupants. A plus d’un kilomètre, dans l’axe du souffle, le Mansour perd la façade de sa cafétéria. Dehors, le monde est chaos ; à l’intérieur, l’ordre demeure. Hier soir, en plein déluge de feu, j’ai croisé un haut fonctionnaire irakien, les yeux marbrés de fatigue mais la conviction intacte : « Les Américains sont en train de tomber dans le piège. Ils sont coincés au Nord parce qu’ils ne peuvent pas passer par la Turquie ; ils piétinent au Sud. Alors ils se vengent sur la capitale. » La nuit avance et le ciel est noir. Bagdad, elle, reste éclairée comme un arbre de Noël. Par expérience, par défi. Les Irakiens savent que le black-out ne sert à rien, face aux Tomahawks, assassins aveugles programmés sur GPS. Tard, très tard, on tire les rideaux épais, pour se protéger d’éventuels éclats de vitres et on s’allonge dans le noir, en écoutant le silence revenu. Bagdad s’endort, écrasée de fatigue.
SAMEDI 22 MARS
Nuit de déluge.
Réveil à l’aube. La nuit dernière a été dure. 20h10 : la sirène, quelques tirs de Dca, puis plus rien. A 21h00, la première explosion, massive. A l’intérieur de l’appartement, vitres et porte-fenêtre tremblent. Tout vibre. Sensation d’une main lourde qui appuie sur la poitrine, celle d’un géant, inconnu, puissant, invisible. Puis un deuxième coup de poing, et un troisième... Le grand raid a commencé. Je sors, casqué et lesté de mon gilet pare éclats. Courbé en deux, je longe en courant le mur du Palestine, face au fleuve. De l’autre côté du Tigre, un Tomahawk frappe sans crier gare un palais de Saddam, à quatre cents mètres de là. Le souffle me projette sèchement contre le mur. Ma tête cogne, heureusement protégée par le casque. J’ai soudain le sentiment de ne pas peser grand-chose. De grandes flammes oranges s’élèvent, rattrapées par des colonnes de fumée plus noires que la nuit. Je compte soixante missiles en moins d’une heure… Il en tombera trois cent vingt sur Bagdad et sa banlieue. La succession des impacts à un kilomètre à la ronde déstabilise. Surtout, ne pas se disperser. Faire une action après l’autre, tête baissée, épaules rentrées à chaque explosion, en prenant son souffle, en essayant de ne pas perdre sa cohérence. Pas de dégâts ? On continue. Dehors s’installe le chaos. Il y avait une énorme pyramide tronquée en béton armé, haute de 7 à 8 étages, pharaonique et laide, un monument bunker destiné aux réunions présidentielles. Deux missiles ont transpercé le béton armé ; l’édifice brûle, fume, comme un gros scarabée à la coque crevée. Plus loin, près de l’hôtel Rachid, il y avait un immeuble de la sécurité intérieure. On voyait souvent des gardes, jeunes, minces, armés de kalachnikovs récentes, têtes prises dans un keffieh à damier. Ils entraient, sortaient, paradaient en véhicule militaire. La « sécurité » ici est synonyme de secret-interdit-puissance-terreur. Ce matin, ne reste que des murs soufflés, deux trous et une image de la fragilité. Il y avait un ministère du plan entouré de bâtiments, déjà écrasés par le raid précédent. Les « Tomahawks » sont revenus écraser trois bâtiments de plus, ouvriers consciencieux pour une dernière retouche. Il y avait une statue de Saddam, géante, fusil au bout du bras, canon vers le ciel. Elle est toujours là. Au milieu des ruines. Un peu dérisoire.
18h00, Bagdad s’enflamme.
Cet après- midi, en roulant dans Bagdad, j’ai vu une dizaine de grosses colonnes de fumée noire en plein jour : C’étaient des fosses remplies de pétrole, aménagées par les Irakiens, qui venaient d’être incendiées. Il s’agit de noircir le ciel au-dessus de tout Bagdad, cinq millions d habitants, pour gêner la vue des chasseurs-bombardiers. Quelle efficacité ? On verra. Tiens, deux explosions sèches. Déjà. Il est 18h25 et, au moment ou j’écris cette phrase, les chasseurs-bombardiers US survolent la ville, en passant le mur du son. Il est temps de se quitter.
DIMANCHE 23 MARS
- Points rouges :
Sur un grand panneau, la carte de l’Irak, une trentaine de points rouges au Nord pour chaque ville et quatorze points sensibles au Sud. Derrière un bureau, le Général Sultan Ahmed Hachem, ministre de la Défense, l’homme chargé d’épauler Qoussaï, le fils aîné de Saddam, dans la défense de Bagdad et la région centre. Massif, moustache droite et épaisse, uniforme, calot noir et colt à la ceinture, il jubile en faisant le point au cinquième jour de campagne. Les Irakiens se battent toujours dans Oum Qasr, port stratégique sur le Golfe, à quelques kilomètres à peine de la frontière du Koweït. Le port dont Geoff Hoon, ministre britannique de la défense assurait qu’il serait bientôt « pleinement sous contrôle ». Trois jours plus tard, les Marines demandent l’envoi de nouveaux tanks pour briser la résistance et les officiers parlent maintenant de « résistance sérieuse » et d’actions de guérilla. A Bassorrah, capitale du Sud, la ligne de défense tient à l’extérieur de la ville. Nassirriya, Kerbala et Najaf, villes saintes des Chiites, lieu pourtant de plusieurs révoltes armées et sanglantes contre Saddam, tiennent tête à la progression américaine. Bien sûr, les forces Américano-britanniques foncent dans le désert, contournent les villes et approchent à moins de cent kilomètres de Bagdad. Cela n’inquiète pas du tout le général qui martèle la doctrine irakienne : il faudra bien que les Américains prennent les villes, c’est là que la véritable guerre se jouera, dans les banlieues, les rues, d’homme à homme, au lance-roquettes, au mortier, à la Kalachnikov : « Eux, ils se combattent en terre étrangère. Nous sommes chez nous. Bagdad les attend. »
- Guerre-éclair, guerre tout court :
Voilà plus de cent heures qu’on se bat, plus que l’offensive terrestre des Alliés dans le désert du Koweït en 1991 ; la guerre-éclair se transforme en guerre tout court. Avec tous ses désagréments : une dizaine de Gi’s morts, une quinzaine de disparus, quelques véhicules détruits, un hélicoptère Apache abattu, c’est inévitable. Plus spectaculaire donc plus grave, les Irakiens ont montré des images de soldats morts à Nassiriya, -l’un d’eux cadavre sans chaussures-, et ils ont exhibé cinq prisonniers américains à la télévision, de la 507ème Brigade de Maintenance, surpris sur leur flanc par une embuscade à force de foncer vers le Nord. Ils sont là, quatre hommes et une jeune femme-soldat noire, regards terrifiés, hagards, venus droit de leur Texas pour se retrouver entourés d’uniformes vert olive et de grosses moustaches qu’ils n’avaient jamais vus autrement que grotesques et malfaisants dans de médiocres films de guerre.
- Gesticulation :
Du coup, Bagdad se prend à rêver de capturer un pilote, symbole de la technologie, de la puissance, de la sophistication de l’ennemi. « Tayar ! Tayar ! » ( Pilote !)... Il est minuit et des policiers courent vers leurs véhicules. Sirènes, hommes en kalachnikov, « Moukabarat », membres des services de sécurité, pick-up surmontées de mitrailleuse, la chasse au pilote continue au bord du Tigre. Elle a commencé en fin d’après-midi quand un civil a assuré voir un parachute et un pilote tomber dans le fleuve. Maintenant, des hommes fouillent les bosquets à la lueur des torches, incendient les fourrés pour mieux éclairer les lieux, sondent la végétation avec de courtes rafales. On voit le pilote « Tayar ! » Ici, ici, puis là. Et la poursuite, stérile, dure jusqu’au matin. Pendant ce temps-là, les raids changent de nature. Pour la première fois, on entend un chasseur-bombardier, invisible, sans doute furtif, décélérer à basse altitude et larguer deux bombes de précision qui trouent deux bâtiments officiels. Surtout, au loin, à quinze, vingt kilomètres, commence un bombardement lourd, massif, régulier, aux déflagrations sourdes comme des pulsations dans une artère malade : le son caractéristique des bombardiers B-52. Eux ne visent pas à tuer les dignitaires du régime mais à écraser sous un tapis de bombes les lignes de défense de Bagdad : la guerre politico-psychologique prend des allures plus conventionnelles.
Recherche Suzanne désespérément.
Impossible d’avoir des nouvelles de Suzanne, la Française de Bagdad, vieille dame de quatre-vingts ans qui vit ici depuis un demi-siècle et a refusé de quitter le pays. Le téléphone ne fonctionne pas. Par deux fois, j’ai du rebrousser chemin à cause de raids soudains et trop forts. Quelqu’un m’a dit qu’elle avait fait une chute et s’était légèrement abîmé l’épaule. A la prochaine accalmie sérieuse, j’irai lui rendre visite et j’espère qu’elle pourra me faire entendre quelques notes de son beau piano.
LUNDI 24 MARS
Un printemps en Mésopotamie.
Réveil nauséeux à l’aube. Le ciel est noir en plein jour. Dans le quartier militaire du « Camp Sahara », une épaisse colonne de fumée sale brouille l’horizon. Des hommes en kaki entourent des barbelés et une tranchée de quinze mètres de long où brûle une nappe de pétrole. Une, dix, cent colonnes grasses s’élèvent au même moment, encerclant la capitale. Voilà des semaines que les militaires préparaient cet écran de fumée. Saddam Hussein vient de donner l’ordre de les enflammer ; désormais, ils brûleront jour et nuit. Il y a encore quelques jours, le ciel était bleu, pur, cristallin. Maintenant, on tousse, la gorge et la tête prise par cette puanteur huileuse, le regard arrêté par ce sinistre plafond : la guerre nous a volé le printemps en Mésopotamie.
« Que Dieu garde Saddam ! ».
C’est un énorme cratère, profond de dix mètres et de vingt mètres de diamètre, en plein milieu d’un jardin d’une villa du quartier résidentiel d’Al Yarmouk. Trois maisons ont disparu. Restent des pans de murs retournés, des palmiers arrachés, des poutrelles d’acier fripées et une montagne de gravats. Une pièce, coupée en deux, révèle une chambre étrangement préservée : un drap entouré autour du ventilateur, une commode, un miroir intact et un petit ours en plastique. Par terre, dans le jardin, un cahier coranique d’écolier et des bandes dessinées. Deux blessés « seulement », une vieille dame, Halima et sa petite-fille Rafel. La veille, le quartier d’Azzamiya a eu moins de chances, une bombe de B-52 a manqué sa cible et s’est écrasée sur un pâté de maisons habité par des gens modestes. Bilan : cinq morts et vingt-huit blessés. Et des photos atroces, corps sanglants, visage d’enfant brûlé, tête de femme décapitée par le souffle, à la une du journal Babel. Opération « Choc et Stupeur » a dit le Pentagone. Les Irakiens sont effectivement choqués et stupéfaits de l’ampleur des dégâts. Un vendeur de thé, habituellement débonnaire et tranquille, affirme « qu’il est prêt à rejoindre le front du Sud pour mourir en martyr ». Un étudiant, pourtant indifférent au régime, éclate : « Que Dieu garde Saddam ! »
MARDI 25 MARS
D’un hôtel, l’autre.
Sept impacts dans la nuit, sept explosions ou plutôt sept séismes. C’est lourd une bombe de bombardier lourd... A minuit, la ville était noyée par un brouillard d’un autre monde. Une explosion, massive, et la télévision s’est arrêtée. On a perdu ainsi, dans l’ordre, un discours de Saddam, des informations télévisées sur le président, une série de clips de propagande militaire, -très bien faits-, un festival de poésie sur Saddam et la guerre et, très tard, le traditionnel film égyptien, mélange d’amour et de loukoum. Le Tomahawk a frappé un émetteur près de l’hôtel Mansour, déjà salement secoué par une série de raids près du ministère du Plan, lui-même situé... face à l’émetteur. Tout à l’heure, les employés de l’hôtel étaient occupés à ramasser les grands éclats de verre brisés qui jonchent le hall et la cafétéria. Dans les étages, pas mal de verre et de plâtre tombé du plafond. Hier après-midi, quand j’ai voulu rejoindre ma chambre 406, la porte était bloquée, la serrure faussée par le précédent missile. A l’intérieur, le rideau était tombé et la télévision sur la moquette. Finalement, je me suis résigné à quitter ce Mansour trop bien entouré par les cibles préférées des Tomahawk. Le dernier raid cette nuit m’a confirmé que c’était une bonne idée.
MERCREDI 26 MARS
Un sifflement furieux.
Quelle tempête ! La plus violente tempête de sable de mémoire de Bagdadi. Elle a commencé dans la nuit de mardi, un vent terrible qui a arraché les tôles et les branches de palmiers. Un ciel absent, une chaleur étouffante et une lumière de crépuscule renvoyée par des milliers de grains de sable brillant en suspension. Puis, dans un sifflement furieux, la pluie et le sable mêlés en une boue fine et légère qui tombe du ciel en biais, maquille les capots des voitures, les pare-brise et les verres de lunettes. A l’entrée du hall d’hôtel, un garde s’assoit contre la porte vitrée pour l’empêcher d’exploser. Dans les chambres, les clients s’accrochent aux rideaux et luttent contre le vent pour fermer les fenêtres... un petit cyclone du désert.
Fatima, le missile et l’église.
Le Père Robert s’est résigné à quitter le couvent de Fatima. Il a emporté deux choses, son violon et ses ampoules d’insuline à garder dans un réfrigérateur. Il était triste. Mais il ne pouvait plus rester. Un missile a frappé un bâtiment non loin du couvent. A l’intérieur de l’église, on marche sur les gravats et les éclats de verre qui couvrent l’autel et le confessionnal. Plus grave, le grand lustre a failli se décrocher du plafond où on voit nettement une grosse déchirure. J’ai vu un jeune irakien prier, seul, à genoux, devant la statue de la Vierge Marie. Dans le vestibule, les saintes photos ont été mises à l’abri dans une armoire vitrée bardée de ruban adhésif. Que Dieu garde au moins son église !
Le fantôme de Bagdad.
Ce matin, le vent est un peu tombé, il fait froid. Je suis sorti à l’aube, Bagdad avait changé de couleur. Elle est devenue ocre beige, de la couleur du manteau de poussière de sable qui recouvre les rues, les murs, les voitures, les magasins fermés, les habitants. On a cru au répit. Le vent a repris, ouatant l’atmosphère de la ville, l’emmaillotant comme une momie antique. Vers treize heures, quelque chose d’étrange est survenu : l’air, le sable, le spectre de lumière, tout est devenu orange puis rouge, d’un rouge irradiant, un rouge d’apocalypse. Il y avait du sang dans l’air. C’était fort, impressionnant. Quand la lueur s’en est allée, elle n’a laissé qu’un brouillard gris, épais, sans visibilité. Bagdad apparaît pour ce qu’elle est, un fantôme de ville dans le désert.
VENDREDI 28 MARS
- Rêve :
Cette nuit, j’ai fait un rêve éveillé. Il était tard et Bagdad était impeccable de tranquillité. Le ciel brillait, reflétant des nuées de lampadaires et les feux de Bengale des fosses à pétrole enflammées. Le Tigre coulait, puissant, sa surface hérissée par une brise qui lui donnait la chair de poule. Puis on a entendu comme un orage en montagne. D’abord des grondements lointains, les premiers éclairs qui s’approchent, venus d’une autre vallée, et le premier coup de tonnerre, énorme, au-dessus du toit. Le bruit a réveillé les systèmes d’alarme des voitures et les chiens ont hurlé à la mort. Haut dans les ténèbres s’est allumé le vol de papillons rouges des obus de 57 mm de la Dca. Sur l’autre rive du Tigre, deux boules de feu, brèves, intenses. Quelqu’un a claqué des portes dans le ciel. Et tout l’horizon s’est éclairé. L’orage, toujours l’orage, une pluie d’éclairs, rythmé par le grondement sourd et répété des bombardiers B-52, comme une lente pulsation, le battement d’un cœur qu’on écoute au stéthoscope. Plus tard est venu le vol des chasseurs-bombardiers, dans un raclement de ciel écorché par leurs ailes. Ils ont cogné, largué leurs missiles et sont repartis, légers. De la mosquée d’à côté est montée la voix du muezzin rendant grâce à Dieu. A chaque raid, quelle que soit l’heure, il entame sa mélopée. C’est la voix du raid, d’un imam qui ne dort jamais. Parfois, son chant est empâté de fatigue ; parfois il est fort ; parfois sensuel. Il ignore les raids mineurs mais ne manque jamais les B-52 ou les Tomahawks. C’est un gardien, une sentinelle, le bulletin météo de la guerre. On finit par l’espérer, il vous rassure et jamais ne vous abandonne, seul, sous les bombes. Tard, très tard, quand le silence revient, dense, coupant, minéral, le vertige vous prend. On attend l’aube, pas pour trouver le repos mais pour guetter le retour des raids du matin. Quand le soleil levant fait trembler le brouillard noir des fosses de pétrole, les premières explosions, étrangement, rassurent. Le chaos est là, tout est en place dans l’ordre brutal de la guerre. Tout continue. On peut dormir.
SAMEDI 29 MARS
Cauchemar.
Il est minuit et demi, je reviens du quartier d’Al Shoala, à trente minutes de voiture du centre de Bagdad. Visite aux urgences de l’hôpital Nour : une horreur. Un missile est tombé ce soir, vers dix-huit heures, en plein dans un marché populaire. Le missile n’a pas fait un grand cratère mais le souffle a ravagé le marché. Dans une chambre, une gamine de seize mois, intubée et sous perfusion, un drain dans son ventre de bébé. A côté, sa mère en abbaya noire, les yeux hagards, qui se refuse à pleurer. Sur un autre lit, un gamin de quatre ans, inconscient ; son père, un paysan, lui tient la main en silence. Un homme, entrepreneur, dit avoir vu l’avion arriver, le missile dans le ciel, et plus rien jusqu’à l’hôpital. Les médecins, eux aussi, sont choqués. L’un me dit qu’il a du mal à travailler de façon cohérente. Il y a des flaques de sang sur le sol, des plaintes et de la douleur. Un homme parle fort, couché dans son lit. Il a le bras amputé à hauteur de l’épaule : un journalier, membre de la milice populaire, qui montait la garde. Le mutilé crie que son bras est un cadeau au pays, au président, à la lutte. Il s’appelle... Saddam Hussein, ainsi nommé par ses parents en hommage au raïs, né le même jour que lui, 46 ans plus tôt. Le directeur de l’hôpital ouvre ses registres : trente morts, quarante-sept blessés. Un carnage. Dans la nuit, je retrouve Djamal, mon chauffeur. Avant la guerre, lors de nos préparatifs matériels, je lui disais souvent : « quand la guerre commencera... » Depuis les premiers raids, il me demande chaque matin, moqueur, si la guerre a vraiment commencé. Je réponds invariablement : « pas encore ! »... Ce qui le fait beaucoup rire. Cette nuit, après avoir vu ces enfants couverts de sang, il m’a posé la même question, avec une voix très grave. Je n’ai pas répondu, je lui ai serré le bras. Il pleurait.
Un verre d’eau.
Il a quatorze ans à peine, mince, habillé d’un gilet et d’un pantalon en jean, beau gosse aux longs cils et à la mèche brune. Le genre d’adolescent sage qui fait vaciller ses copines de collège. Il s’est avancé timidement vers le comptoir de la cafétéria de l’hôtel, sous l’œil paternel des clients, colosses accoudés devant un thé et un narguilé parfumé à la pomme. Il a demandé un verre d’eau, le serveur le lui a tendu et le gamin s’est penché pour le saisir délicatement. Sous gilet entrouvert, il y avait un colt de 9 mm, un gros calibre.
Echelle de Richter.
D’abord, le bruit ou plutôt le vacarme d’une énorme déflagration à moins d’un kilomètre. Coup d’œil sur la montre, il est vingt-trois heures. On note. Un raid, un missile, rien d’inhabituel en ce moment. Ensuite, une secousse sous-nous, l’immeuble de six étages qui balance comme un voilier qui encaisse une grosse vague de travers. Et tout tremble. Etrange. Soudain, on se demande s’il s’agit de guerre ou d’un séisme. C’est quoi au fait la gradation de l’échelle de Richter ? Le doute s’envole avec le souffle du missile qui fait vibrer portes et fenêtres. Ah ! Ce n’était qu’un raid. Un autre suit vers deux heures du matin, et un troisième à sept heures trente-sept. Mais quelle force ! Et cette onde de choc souterraine, d’où vient-elle ? La réponse arrive le lendemain, en visitant un des sites bombardés, le centre de télécommunications Al-Rachid, au bord du Tigre. L’immeuble paraît intact, sauf le sol près d’un mur, une dalle de vingt mètres de large, épaisse de vingt-cinq centimètres, cassée en son milieu. Le missile est passé par-là, il a perforé le sol en biais, s’est enfoncé dans le sous-sol, à dix, quinze mètres de profondeur, avant d’exploser, et de pulvériser les installations de télécoms soigneusement enterrées. L’onde de choc, c’était lui. Rien à voir avec un tremblement de terre. Seulement la guerre.
« Press Center ».
Voilà, c’est fait. On s’attendait depuis longtemps à un missile sur le Centre de Presse. Il est arrivé cette nuit, à une heure dix du matin. Il faut dire que le centre est situé au rez de chaussée du ministère de l’information, lui-même surmonté d’une batterie antiaérienne de 60 mm, dont le claquement lourd perturbait parfois notre concentration. Le missile a détruit le canon et les deux paraboles du ministère, troué à la verticale quelque uns des huit étages et soufflé les vitres, les plafonds et les ordinateurs des bureaux de plusieurs médias occidentaux, TV, journaux et agences de presse. Mais l’impact et la trajectoire, soigneusement dosés, ont épargné la forêt de paraboles TV et d’antennes postées sur un grand toit en contrebas. Un travail de précision, de la dentelle. Bon, reste que maintenant, on travaille dehors.
DIMANCHE 30 MARS
- Carton à chaussures :
On roule dans Bagdad, d’un séisme à l’autre, du central Al-Aadamiya à celui d’Al Salahiya, du siège du Parti Baas à la direction des renseignements militaires, lieux strictement interdits de visite. Ici, sur le sol, une turbine de métal tordu, à ailettes, encore brillant, les restes du Tomahawk ; là, les nœuds de vingt mille lignes téléphoniques et un manuel coréen de contrôle d’écoutes. Souvent les missiles reviennent, une, deux, trois, cinq fois, pour achever le travail. Près du musée, au central déjà endommagé d’ Al Salahiya, une journaliste de télévision grecque s’est attardé après notre passage, le temps de filmer quelques images. Soudain, Ephteriha la journaliste et son guide, Mohammed, entendent le souffle rauque du nouveau missile qui frappe l’immeuble en biais. A l’intérieur, quinze employés travaillent encore au nettoyage. A travers le nuage de poussière, Mohammed voit un homme en bleu allongé, muet, agiter doucement la main. L’employé gît, visage en sang, une poutrelle d’acier bloquant ses jambes. A cent mètres de là, un commerçant récupère ses cartons à chaussures au fond de l’énorme cratère laissé par un Tomahawk imbécile. Assis sur les gravats de sa maison en ruines, un sexagénaire en calot jaune et pantoufles caresse de la main le mur de ses fenêtres protégées par d’inutiles matelas.
- Djihad :
« Nous, musulmans, avons un devoir, celui de faire le Djihad... » dit Fahad Yahia al-Hassan, un volontaire arabe venu en Irak pour mourir. Il a vingt-quatre ans, des yeux verts, des cheveux châtains clairs, une fine moustache, un sourire chaleureux et vient de Hamma, en Syrie, une cité islamiste autrefois rasée par le président Assad. Fahad a deux passions, la religion et la course à pied. Après ses études, il est allé travailler deux ans dans une imprimerie aux Emirats Arabes Unis. Il y a quinze jours, en vacances chez lui à Hamma, sa prière du matin est interrompue vers cinq heures du matin par les images du premier raid sur Bagdad. Il annonce aussitôt sa décision : « Père, je dois partir. Le Djihad m’appelle ». Son père, malade, regrette de ne pas pouvoir l’accompagner : « Dieu et le prophète Mohammed sont avec toi mon fils. Va ! » Il part, en compagnie de cinq amis, prend un bus, roule vingt-quatre heures et se fait bloquer devant un pont bombardé par un avion, un peu avant le Kilomètre 160. Le temps de quitter le bus et un missile détruit le véhicule et tue cinq passagers. Fahad et ses amis sautent dans un autre bus, croisent une bonne dizaine de véhicules calcinés et arrivent enfin à Bagdad à six heures du matin. Direction le tombeau d’Al-Kadem Al Gelani pour une prière au saint. Puis ils retrouvent le cheikh Al-Sammaraï, un savant de l’islam qu’ils ont déjà rencontré par le passé. L’imam leur lit une sourate : « Ne considérez pas les martyrs comme des morts ; ils sont vivants auprès de Dieu. » Fahad a compris, il sera « Martyr ».
Linceul :
Depuis, il s’entraîne dans une caserne de la banlieue de Bagdad, avec d’autres volontaires étrangers venus de Syrie, de Jordanie, du Liban, d’Egypte, d’Algérie, du Maroc, de Tunisie, du Pakistan et d’Afghanistan. Au programme, cours politique, débat religieux et maniement des armes et des ceintures d’explosifs. Sa foi et sa volonté de Djihad ne sont pas nées avec L’Afghanistan, Al-Qaïda et Oussama ben Laden qu’il considère comme un Moudjahid, un combattant de l’Islam mais dont il n’attend pas d’ordres. Non, sa révolte est née bien avant, dès la première Intifada, à force de voir les soldats israéliens réprimer les Palestiniens dans les territoires occupés : « Pour moi, les Etats-Unis sont la tête d’un long serpent dont la queue est formée par Israël. Pour en finir avec les sionistes, il faut frapper l’Amérique » dit Fahad. Les Américains et Israël d’un côté, l’islam et Saddam Hussein de l’autre, son choix est fait. Ne lui parlez pas de la prison de Guantanamo où pourrissent les volontaires arabes étrangers d’Al-Qaïda : « les Américains ne me prendront jamais vivant. ». A l’heure dite, Fahad fera ses ablutions, se lavera soigneusement le corps et s’habillera du linceul blanc des martyrs.
MERCREDI 2 AVRIL
Nuits blanches.
Ce soir, j’ai réussi à lire une partie de mon courrier émail grâce à une liaison par téléphone satellite. Il y avait des messages qui font chaud au cœur. Et d’autres qui me tançaient parce que je n’avais rien écrit dans les « Carnets » depuis quelques jours. C’est vrai. Pardon. Mais entre les raids nocturnes et mon article de la semaine, il y a eu deux nuits sans sommeil et je me suis endormi lâchement devant un discours idéologique en arabe à la télévision irakienne. Même pas eu le secours d’un raid assez puissant pour me tenir éveillé. Désormais, j’essaierai d’être moins inconstant. Promis.
Nuits rouges.
Longue discussion très drôle avec un de mes chefs à la rédaction. J’ai raconté dans mon reportage de cette semaine une nuit entière de raid. En parlant de la Dca antiaérienne et des artefacts lumineux que ses obus allument dans le ciel, j’ai décrit des « papillons rouges ». Mes articles ne sont jamais censurés et ils ne sont coupés que lorsque le texte dépasse la longueur prévue. C’est de bonne guerre. Cette fois, un petit coup de ciseau du re-lecteur a enlevé les « papillons rouges ». On m’a expliqué que la métaphore était bizarre et difficile à concevoir. Tout à fait exact. On peut à la rigueur accepter l’expression dans un manuel de botanique tropicale ou dans un traité médical, - « papillons rouges : terme souvent utilisé par les patients atteints d’hypertension oculaire en décrivant les disfonctionnements visuels »-, ou encore pour décrire des hallucinations mineures, - les majeures concernant les « éléphants roses »-, dues à l’abus de substances toxiques et interdites. Bref, la critique était pertinente. Reste que je passe des heures la nuit, sur un balcon de Bagdad, à regarder s’allumer dans le ciel des choses étranges. Entre les colonnes de fumée noire des dizaines de fosses à pétrole enflammées, quelques nuages légers qui rougeoient, la traînée claire des réacteurs des chasseurs bombardiers, les geysers de flammes qui marquent l’impact des Tomahawks, la pluie d’éclairs à l’horizon venue du firmament des B-52 et les fameux « papillons rouges » dont la Dca constelle la nuit, j’ai parfois du mal à regarder le spectacle sans me demander si je n’abuse pas un peu du thé à la cardamone. Toujours très sucré. Trop peut-être.
- L’axe du souffle :
Deux missiles ont frappé Al Shaab, un quartier populaire au nord de Bagdad. On vient ici faire réparer sa voiture ou chercher des pièces détachées, dans de petits magasins de part et d’autre d’une grande avenue. En plein jour, vers onze heures trente, deux projectiles ont frappé les contre-allées : bilan, quatorze morts et trente blessés. Entre les voitures calcinées et les magasins criblés d’éclats, on suit pas à pas l’axe du souffle et ses dégâts. D’abord, les plus proches du cratère, ce magasin d’oiseaux, de perruches et de poules, aux murs couvert de plumes collées par le sang. Puis l’intérieur d’une maison, chambre et salon dévastés. Derrière, dans la rue, une voiture sur le toit et un reste de charrette à âne. On contourne le pâté de maisons, sur une cinquantaine de mètres en pistant un itinéraire invisible. Le chemin du souffle est passé par ici, paquet de verre brisé et portail tordu, et par-là dans le jardin d’une villa, par cette porte tordue, en grimpant l’escalier vers cette chambre d’enfant. L’haleine du Tomahawk, paquet d’air propulsé, s’est introduit dans l’intimité des maisons, intrus, gifle invisible qui a tout cassé, blessé ou tué. Au premier étage, Bashar, un enfant brun de huit ans s’enroule autour des jambes de son père qui le présente fièrement comme le premier de sa classe. Le gamin a eu peur, il affirme que c’est fini mais ses yeux noirs encore hagards affirment le contraire. Il sait que la nuit va revenir et les raids recommencer.
Le roman de la guerre.
Décidément, cela devient une habitude ! Mon éditrice chez Nil Editions m’a appelé pour me dire que mon livre sur l’Algérie venait d’être publié. J’aime son titre : « La Nuit Algérienne ». J’ai mis tellement de moi dans ce récit sur la guerre civile d’Algérie des dix dernières années, que j’ai vécu comme reporter et sur celle que j’ai connue, enfant, en pleine guerre d’Indépendance. Evidemment, je n’assisterais pas à la sortie du livre. Qui se soucie de l’Algérie en pleine guerre en Irak ! Déjà, mon premier livre avait paru... le jour même de l’offensive terrestre des alliés au Koweït en 1991. Je me souviens des petits messages qui m’arrivaient de l’arrière et que je lisais dans le désert, en gilet pare-balles et casque sur la tête : « N’oubliez pas votre r-vous, demain matin, pour interview sur Radio... ». Puis il y a eu ce livre sur l’Algérie, publié au moment précis où s’abattaient les tours du World Trade Center juste avant la guerre d’Afghanistan. Mon éditeur, opiniâtre, a décidé de le republier. C’est chose faite. Et les Américains se préparent à entrer dans Bagdad ! Si chaque fois que je sors un livre, cela déclenche une guerre mondiale, peut-être serait-il bon que je m’abstienne désormais. Pour le bien de l’humanité.
Le voleur de Bagdad.
Son magasin est une caverne avec des trésors à vous faire perdre la tête : du fromage hongrois, des Petits Lu au chocolat et des yaourts, sans parler des lames de rasoir jetable et du vrai café ! Le rêve s’achève au moment de passer à la caisse. Derrière son comptoir, Malik, œil noir et demi-sourire figé, appuie sa carcasse sur un tabouret flanqué de deux Kalachnikovs. Au cas où l’une des deux s’enrayerait. Il se méfie des pillards, des affamés, des bandits et des gens de notre espèce qui s’étonnent que tout soit revendu à peu près quatre fois le prix en Europe. Inutile de marchander, Malik sait bien qu’il est le seul à Bagdad à réussir à faire venir, - par quels stratagèmes ? - des denrées strictement introuvables ailleurs. Rien ne l’arrête, ni la guerre, ni la charité. On jette un œil écarquillé à la note, on pense au prix du yaourt suffisant pour nourrir ici toute une famille, on note son air méprisant, gras, sûr de lui, hermétique, celui des profiteurs de guerre. Puis, on s’enfuit en lui abandonnant ses denrées rares et son rictus au coin des lèvres. Tant pis pour les yaourts ! En revenant des beaux quartiers de Mansour, Djamal mon chauffeur m’a montré une sculpture tirée d’un conte célèbre : « Ali Baba wa arbaïne haremi ! » ( Ali Baba et les quarante voleurs). Et on a éclaté de rire.
Guerre-éclair.
Allez donc expliquer à une jeune fille de quatorze ans que vous ne serez pas avec elle à Pâques. « Alors quand ? » Moi de me lancer dans des explications laborieuses sur les difficultés d’une guerre, la nécessité de rester ici, la résistance irakienne, le changement de stratégie des Américains obligés de renoncer à un blitzkrieg, une guerre-éclair, pour revenir à une offensive plus traditionnelle... Et elle de me couper, avec une phrase dont mes jumelles ont l’habitude : « Elle est longue leur guerre courte, non ? »
Fragments.
Je reviens d’Al Hillah, à cent dix kilomètres au sud de Bagdad, en direction du front. Bunkers, tranchées, postes de tirs individuels, redoutes, canons, Katiouchas, Dca, tanks... la route montre un immense chantier de guerre qui progresse avec méthode en même temps que l’avance des troupes américano-britanniques. A l’hôpital de la ville, j’ai vu les victimes civiles d’un seul bombardement : trente-deux morts, cent cinquante blessés sérieux. Hommes, femmes, enfants, tous modestes, des paysans, des fellahs. Les bombes de B-52 sont tombées sur le quartier Nader. Je regarde les blessures, nombreuses, affreuses, aux bords déchiquetés ; j’écoute les témoins parler de conteneurs qui tombaient du ciel et explosaient au sol, de ces petites barres spiralées aux bords acérés plantés dans les murs, les animaux, les corps. Bombes à fragmentation, celles, interdites bien sûr, qu’on utilise pour hacher menu l’infanterie ennemie enterrée dans des tranchées. Ali Habed Taleb, un ouvrier agricole, ancien soldat dans la guerre Iran-Irak et au Koweït, m’a parlé de sa femme décapitée. Sur un lit, son gamin de quatre ans, blessé au ventre, se plaignait. A côté, son frère, quinze ans a raconté qu’il montait un buffle vers l’abreuvoir. L’animal a marché sur « une sorte de boulon de dix centimètres » dans l’herbe. L’explosion de la mine a déchiqueté le ventre du buffle et criblé d’éclats les jambes du jeune homme, sauvé par sa monture.
Retour d’Al Hillah.
Dans le bus, sur l’autoroute, tout le monde s’est tû et le chauffeur a éteint la radio. Nous avons écouté, souffle court. Au-dessus du bus, à trente mètres d’altitude à peine, invisible et bruyant, l’hélicoptère de combat Apache a semblé hésiter trente secondes. Un siècle. Puis il a négligé la cible et a filé plein Ouest. A un kilomètre, ses missiles ont fait monter au ciel ce qui semblait être des citernes de pétrole. Et le chauffeur a rallumé la radio.
Prof de philo :
Elle n’a que quatre-vingts ans, raisonne comme un prix Nobel, est dotée d’un cœur gros comme ça et s’est mise récemment à utiliser Internet. Mon ancien prof de philo du lycée Raymond Naves a Toulouse m’a fait parvenir un émail, simple, court, superbe : « C’est la nuit qu’il faut croire à la lumière. »
VENDREDI 4 AVRIL
Pesanteur.
Je n’aime pas ça. Cette journée est trop calme. Depuis ce matin, pratiquement pas de raid, de bombardement, de Dca. Rien. Ou si peu. Bagdad a des allures de jour férié. Les avenues sont quasi désertes et le manteau de poussière laissé par la dernière tempête de sable lui donnent un air de ville camouflée, en panne générale. On essaie de souffler, de profiter de ces heures libres pour trouver à acheter ce qui manque. On se bat avec le téléphone satellite qui, lui non plus, ne fonctionne pas bien. On tourne en rond dans la capitale, un œil sur le ciel vide. Sur l’avenue Saadoune, des gosses cireurs de chaussures attendent le client à l’ombre d’un pick-up surmonté d’une mitrailleuse. La machine à compter les billets de deux cent cinquante dinars, - les « Rouba », les « papiers » comme les Bagdadis les nomment, - crépitent dans les agences de change. Le taux, monte, descend, varie d’heure en heure. Un casse-tête. Avant, on disait un prix, « cinquante papiers », et le marchand tapait sur sa calculatrice pour connaître le nombre de papiers à vous rendre. Maintenant, pour les gros achats au supermarché, il pèse les liasses et calcule au poids. Chez le teinturier, le patron repasse en râlant après le prix des cigarettes qui varie lui aussi plusieurs fois par jour. A part ça, la vie va. Dur à croire mais c’est ainsi : Bagdad vit malgré la guerre, dans la guerre. Mais que cette journée est... morte ! En plus, il se met à faire chaud, étouffant. Présage rien de bon. Quand les soldats soufflent, c’est souvent pour préparer un nouvel effort. D’ailleurs, une information donne les Américains sur l’aéroport Saddam Hussein de Bagdad. Vérification sur place : pour l’instant, c’est faux. Enfin, à dix-sept heures, le tonnerre. Cette fois, le son est différent : explosions continues, serrées, feu roulant... l’artillerie ! La bataille de Bagdad a commencé.
Force.
Sur les écrans de télévision étrangers, on voit des femmes en abbaya noire hurler et pleurer leurs morts à haute voix. Quand la caméra s’arrête de tourner, les cris cessent aussitôt. Se lamenter, ici, est une manifestation de douleur incantatoire, une forme de protestation obligée, un devoir social. En réalité, les Irakiens encaissent tout avec une force et une solidité incroyable. Pas de scènes d’hystérie dans les hôpitaux, pas de panique en ville. Des gens qui reprennent le travail dès que possible, des employés qui nettoient au jet un pont sur le Tigre, exposé, dangereux, encroûté de sable par la tempête, des employés des Télécoms qui serrent les dents en silence devant leur centre satellite en ruines. A la mosquée, quand le cercueil d’une victime d’un raid arrive, les regards sont noirs, les bouches muettes mais on se pousse pour laisser passer le journaliste étranger. Attention... En cas de conflit, ce stoïcisme peut s’accompagner dans la seconde suivante d’une grande brutalité. Et la peur dans tout cela ? Un reporter, qui vient de franchir la frontière de Jordanie vers l’Irak, s’est retrouvé la nuit, en pleine campagne, dans la cabane de tôles d’un poste de douaniers-soldats. Devant un plat de riz gras, environné par les bombes d’avion qui faisaient trembler la masure, les soldats mangeaient, buvaient du thé et fumaient comme à l’accoutumée. L’un d’eux a expliqué : « Si on a peur, on a perdu. »
Energie :
La lumière de l’abat-jour a commencé à vaciller. Puis elle s’est éteinte définitivement. Dehors, black-out total, l’arbre de Noël des lumières de Bagdad a disparu. Plus de courant électrique, c’est à dire plus de lumière pour écrire la nuit, plus de frigo, plus d’eau à court terme, plus d’ascenseur, plus de discours de Saddam à la TV et bientôt, -Aie ! -, plus de recharge pour l’ordinateur et pour le téléphone satellite. Si, bientôt, je ne pouvais plus écrire et transmettre... ? Cauchemar. Non, demain, on trouvera bien un moyen, un générateur d’électricité à l’essence, des fils dénudés pour pirater le faible éclairage de secours du couloir, les batteries 12 V pour automobile achetées au cas ou, des piles stockées, une dynamo... n’importe quoi ! En attendant, je vais m’allonger dans la nuit noire et écouter la guerre.
Temps et Heure.
Minuit. Cette fois, les Américains sont en train de prendre l’aéroport Saddam Hussein de Bagdad. La Garde Républicaine a rompu, les « Fedayin de Saddam » montent en renfort, les blindés de la 3ème division américaines poussent. Les combats sont féroces. Des centaines de morts et de blessés dont des civils, surpris sous le feu en roulant sur l’autoroute près de l’aéroport. Pris ? Pas pris ? L’aéroport est à vingt kilomètres... Comment vérifier ? Trop « chaud » cette nuit, il faut attendre demain. Soudain, un flash spécial irakien sur un poste télé miraculé. Le présentateur en keffieh annonce le passage... à l’heure d’été !
Soif.
Plus d’eau au robinet ce matin. Il fallait s’y attendre. En plus, il fait soudain chaud, trente degrés, après des semaines d’un temps frais et gris. Retour aux méthodes éprouvées dans les dunes de mes déserts préférés : une calebasse d’un bon litre d’eau couleur marron pour shampoing, rasage, dentifrice et brin de toilette. Si, si, on y arrive. Seule différence, ici, le ciel, l’air, le sable, tout est sale.
Froid.
Elle a six ans à peine et tremble de tous ses membres. La nuit est glacée à la porte de l’hôtel. Dans le jardin éclairé par les projecteurs, les journalistes-TV font leurs directs. J’ai déjà vu cette petite, - une de plus ! - , libellule brune, effrontée, obstinée, énervante à vous suivre en vous tapant sur le dos de la main pour arracher un « papier ». Là, voilà une bonne heure qu’elle ne demande rien, ne dit rien : elle a froid à en crever. Assise à l’écart, personne ne la voit dans cette obscurité. Au bazar de l’hôtel, entre les mauvais tapis et les narguilés, il n’y avait rien à sa taille, trop petite. Il a fallu dénicher un foulard de laine qui l’a habillé comme une gandoura. Et la raccompagner jusqu’au bout du jardin. Pour être sûr que le marchand ne lui rachète pas, en dinars et à bas prix, son manteau de fortune. A Bagdad, la vie parfois est dure pour les faibles.
Réconfort.
Une info en provenance de Washington : la bonne progression des combats à l’aéroport a comme résultat la bonne tenue du dollar face à l’Euro à la bourse. Ouf ! ... On respire.
Samedi 5 avril 2003
Craquelures :
Ce matin, les « guides » ne sont pas là, une partie des chauffeurs non plus. Un responsable de l’information tourne en rond, à la recherche d’un semblant de programme et une partie du personnel de l’hôtel a disparu. La plupart sont restés coincés dans leur quartier, pris par les combats ou par le manque de taxis. Ceux qui restent ont les yeux labourés de fatigue. Les reporters n’ont pas fière allure non plus, mal rasés, cheveux sales et paupières bouffies par le manque de sommeil. Il fait de plus en plus chaud. L’eau est rare. Notre quotidien journalistique commence à être envahi par la recherche d’eau minérale, d’un branchement électrique sauvage, de l’attente d’un véhicule, d’une chemise propre, de dollars à changer ou d’une nouvelle carte d’accréditation locale. Tout le danger est là : se laisser avaler par l’effort de survie au quotidien et négliger l’essentiel. Avec le temps, le doute vous saisit. Qu’est-ce que je ne vois pas et qui m’échappe dans ce chaos ? Qu’est-ce que je ne sais pas dire de la douleur des autres ? Qu’est-ce que je suis incapable de sentir, trop occupé par la chaleur, la fatigue, les tracasseries, la quincaillerie de la guerre, la tactique des combats et le jeu des drapeaux sur la carte des quartiers ? Aéroport pris, pas pris... quelle importance, sinon une question de temps. Recroquevillé le nez sur ce déferlement brutal, accaparé par le jeu de massacre ; moi, témoin borgne, chroniqueur maladroit, petit comptable de la mort : qu’est-ce que je gâche ?
Colère :
Je fulmine. Voilà plusieurs semaines que j’explique à Bashar, mon interprète, ce qui peut arriver, la progression d’une armée vers la capitale, le danger de faire une navette trop fréquente vers sa famille en banlieue à Dora, le piège du front qui avance et risque de se refermer derrière lui. Voilà huit jours que j’ai loué une chambre d’hôtel pour lui et Djamal le chauffeur afin de leur éviter un trajet bi-quotidien de cinquante kilomètres. Hier encore, je l’ai mis en garde... Et que croyez-vous qu’il arrivât ? Ce matin, il n’était pas là. Evidemment, j’ai passé une partie de la journée à l’attendre, à m’inquiéter et à le chercher. Journée fichue ! Il est arrivé, enfin, vers dix-sept heures, les yeux cernés, terrifié... La veille, il avait voulu dormir chez lui et il est resté coincé par l’incursion des chars américains à Dora. En plein combat. Sa maison est distante à peine de deux cents mètres de l’avenue où les chars Abrams et les hélicoptères Cobra ont détruit des dizaines de transport de troupes, de camions et de véhicules irakiens. Au cours de la nuit, les murs ont tremblé et sa mère s’est évanouie plusieurs fois. Pourquoi restent-ils dans ce quartier particulièrement exposé ? Simplement parce que le frère cadet, dix-neuf ans, orgueilleux et obstiné, a décidé qu’il ne quittera pas sa maison. La mère a donc décidé de rester avec son fils, l’aîné ne se résigne pas à abandonner la famille et Bashar fait, trop souvent, le trajet, pour leur dire... qu’il va bien. Du coup, toute la famille est en danger ! Installée exactement sur l’axe de pénétration sud des forces américaines vers le centre de la capitale. La prochaine fois qu’il essaie de partir à Dora, je l’attache.
- Dien Bien Phû :
Les hôpitaux croulent sous l’afflux des blessés, surtout quand ils arrivent au rythme d’une centaine à l’heure, après la bataille menée pour s’emparer du grand aéroport de Bagdad, moderne, sophistiqué, orgueil du régime, dénommé évidemment « Saddam Hussein ». Deux pistes immenses, une tour de contrôle, un tarmac de six kilomètres sur trois et la « Garde Républicaine » unité d’élite du Raïs, bien décidée à ne pas céder un pouce de cet espace vital. Après un déluge de tout ce qui peut exploser et un millier de morts plus tard, les troupes américaines rebaptisent l’aéroport d’un simple « Aéroport International de Bagdad. » Au même moment, le ministre de l’Information explique que les « Vilains » sont tombés dans le piège, « aspirés au centre de l’aéroport, isolés et coupés de leurs troupes, sur une zone devenue une île lieu d’une résistance héroïque des fedayin ». Et bien heureux ceux qui sortiront vivants de ce nouveau Dien Bien Phû, version irakienne !
Saladin :
Il a un grand sabre, tranchant, damassé et un turban blanc sur la tête, porte un gilet gris, une gandoura et marche pieds nus dans ses sandales. L’étrange est son teint frais, sa barbe claire et son regard bleu Nord américain. « Alors, vous croyez toujours que les USA vont libérer les Irakiens ? » Canadien, né à Toronto, converti à l’islam, études coraniques en Mauritanie, ex-prof d’anglais à Taiwan... il arrive du Caire pour soutenir ses frères en danger, oh ! quelques jours seulement, le temps de les conforter de sa foi et d’échapper au siège qui menace. Pour l’instant, notre Salah El Din aux joues roses, campé droit dans ses babouches, la pointe de son grand sabre piqué sur l’épaisse moquette, attend de prendre le luxueux ascenseur en verre de l’hôtel Sheraton. En gratifiant l’assemblée d’un très pieux : « Hi ! Guys ! See you soon..... »
Equipée sauvage :
Je l’avais déjà croisé lors de la première guerre du Golfe en 1991. Il travaille pour un magazine militaire français du type « Soldiers of Fortune ». Il est sympathique, malin, très courageux, un peu fêlé et mène ses reportages, seul, comme une compagnie de hussards. Il a commencé par passer en douce du Koweït en Irak. Soit. Puis il a suivi les Américains. Bien, c’est le travail. S’est fait pourchasser par les M.P, Military Police. Normal, on a connu cela. Ils ont fini par l’attraper, l’ont jeté à terre, piétiné un peu et lui ont écorché le front avant de le trimbaler vers l’arrière les poignets attachés au toit du véhicule. Classique, quand on connaît la brutalité des M.P américains. Libéré, il est reparti vers le centre de l’Irak en guerre. Il a roulé seul dans le désert, dormi pendant onze nuits roulé dans un sac de couchage, près de son 4X4, en collant aux basques des Américains qui progressaient. Puis il a atteint le front, l’a dépassé et s’est fait capturer par les Irakiens qui l’ont conduit poliment vers Bagdad. Près de Mahmoudi, une incursion de chars Abrams désorganise son escorte et il saute sur l’occasion pour leur fausser compagnie. Et le voilà reparti derrière la colonne américaine. Bagdad approche, il se trompe de route et... se jette à nouveau dans les bras des Irakiens ! Cette fois, plus d’alternative, direction Bagdad, l’hôtel Palestine, le treizième étage, quartier surveillé et réservé aux quatorze journalistes français, Italiens et Anglais qui ont cru à une guerre éclair, ont lu leurs cartes à l’envers ou se sont fait surprendre par une ligne de front parfois mince et souvent mouvante. Mon fêlé préféré en a profité pour prendre enfin une douche et raconter ses aventures dont il sort sain et sauf, hormis quelques écorchures. Et je me dis que là-haut, tout là-haut, on a du mobiliser dès sa naissance un quarteron d’anges gardiens chargés de le suivre pas à pas. Au cas ou.
Les Baklavas d’Abou Afif :
L’eau est revenue. Irrégulière certes, pour une poignée d’heures par jour mais cela suffit à faire des réserves dans sa baignoire. Deuxième miracle, les techniciens irakiens - par quelles acrobaties- ont réussi à nous redonner un peu d’électricité chaque jour. Bien sûr, il y a le bruit, la fumée du pétrole, la poussière, la saleté, la chaleur, la nuit noire et le vent fou du Khamsin. Qu’importe, tout cela reste de l’ordre du camping un peu inconfortable. Mieux ! J’ai découvert que le magasin d’Abou Afif était resté ouvert - chapeau bas - malgré les raids. Abou Afif, pour les non-initiés, est le meilleur magasin de baklavas de Bagdad : des trésors, au miel, aux amandes et aux pistaches, saupoudrés d’une poudre verte parfumée à la fleur d’oranger. A vous donner la chair de poule. Je fais parfois un grand détour malgré l’orage pour aller faire provision d’un plein carton de ces divines pâtisseries. Donnez-moi toujours des baklavas, beaucoup de café et - pardon - quelques Havanes, et je vous tiens un siège&nbs